Une maison

riche de son histoire

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Batisse du XIIe siècle
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4 chambres, 10 personnes
Une histoire, un patrimoine

Une petite histoire du Domaine de Tizo

 

PROLOGUE

La litière avançait en cahotant sur les chemins pavés du Dauphiné. Le soleil pointait à l’horizon, dardant ses rayons orangés sur une neige éparse et tenace. Malgré le froid, une fine couche de sueur recouvrait les chevaux de trait à qui le cocher imposait un trot lent mais régulier. En tête caracolaient douze chevaliers, magnifiques sur leurs destriers, harnachés de parade, vêtus d’armures, visières levées. La litière était suivie d’une centaine de cavaliers portant fanion jaune et blanc. Tout à l’arrière, quelques chariotes recouvertes de bâches avançaient lentement, ralenties par les chevaux de remplacement. Le cortège s’étalait sur une demi-lieue, s’étirant au gré des déclinaisons du terrain dans la campagne déserte. Dans la litière tendue de peaux, deux hommes serraient contre eux des petits réchauds métalliques où rougeoyaient des braises, tout justes suffisantes pour maintenir une chaleur agréable. Ils étaient assis face à face, sur de confortables fauteuils rembourrés et revêtus d’un tissu épais, aux couleurs de l’étendard. L’un des hommes, le plus jeune, était entièrement vêtu de blanc, sa soutane longue recouverte d’une peau lui permettant d’emmagasiner davantage de confort malgré les filets d’air froid qui s’infiltraient à travers les rideaux. L’homme se pencha vers l’extérieur et héla l’un des cavaliers :
– « Monin ! Où en sommes-nous ? »
Le cavalier approcha sa monture de la litière et plaçant ses mains en porte-voix :
– Nous venons d’éviter Bourgoin. Nous allons bientôt traverser Saint-Chef, Très Saint-Père ! Le titre de Saint Père ne pouvait désigner en cette année 1312 qu’un seul personnage de la Chrétienté, le pape lui-même. Dans sa litière, Clément V s’impatientait. Il avait rendez-vous avec son passé.

LA PREMIERE CROISADE

« Dieu le veut ! »
Le 27 novembre 1095, au concile de Clermont, en Auvergne, le pape Urbain Il lança un appel à la libération de la Terre sainte et le tombeau du Christ à Jérusalem. Ce cri fut repris dans l’enthousiasme par de nombreux seigneurs et princes d’Occident, pressés de prendre la croix. Ils ne furent pas les seuls : des milliers de simples manants, subjugués par les prédications exaltées de religieux et autres ermites fanatiques, se mirent à coudre une croix sur leurs vêtements. Sous la conduite de Pierre l’Ermite, près de quinze mille manants, plus ou moins bien armés prirent la route vers Jérusalem. Ils pillèrent tout sur leur passage, massacrèrent des juifs, avant d’être tous exterminés par les armées bulgares et turques.
Le départ de la croisade officielle eut lieu le 15 août 1096 du Puy-en-Velay. Quatre puissantes armées, dont l’une commandée par Godefroy de Bouillon et son frère Baudouin, se mirent en marche par des routes différentes. En décembre, les croisés atteignirent Constantinople. Le regroupement des armées permit d’entrer dans le monde musulman en avril 1097. La ville de Nicée tomba, ainsi qu’Edesse et la place forte d’Antioche, après un siège de sept mois.
Les croisés parvinrent finalement au pied des murailles de Jérusalem, et, à l’issue d’un siège de cinq semaines, la ville fut prise le 15 juillet 1099.
C’est par le feu et par le sang que Jérusalem sera purifiée de plusieurs siècles de présence impie. En effet, les pillages et les massacres s’étalèrent sur plusieurs jours, tous les musulmans furent sauvagement exécutés, dans la foulée, furent tués également les chrétiens qui leur ressemblaient. Les chroniqueurs de l’époque font état de ruisseaux de sang qui montaient jusqu’au chevilles. Des mosquées furent abattues, des œuvres d’art détruites, des bibliothèques brûlées. Pendant des siècles, les musulmans se souviendront de la conduite des Francs, capables d’une telle barbarie et en garderont un profond ressentiment.
Godefroy de Bouillon se vit offrir le trône de Jérusalem, il le refusa au bénéfice de son frère, qui deviendra Baudoin Ier, le premier roi de Jérusalem. Outre ce royaume, se créèrent également le comté de Tripoli, la principauté d’Antioche, le comté d’Edesse. Cette situation très favorable aux chrétiens était due en partie aux divisions qui touchaient les musulmans.
Ce succès de la première croisade se répandit dans tout l’Occident et les pèlerins commencèrent à affluer sur le chemin de Jérusalem. Mais la grande majorité des croisés francs rentra en Europe après s’être lavée de ses pêchés en combattant l’infidèle et il en résulta qu’une grande partie des territoires conquis fut sans surveillance.
Les pèlerins, porteurs d’argent et de bijoux pour payer leur séjour en terre sainte et leur voyage de retour, étaient des proies faciles pour les bandits. Et des brigands de tous poils finirent par sévir dans les montagnes et massacrèrent les pèlerins après les avoir dépouillés. On disait qu’il était facile de suivre le chemin de Jérusalem, il suffisait de suivre les ossements qui bordaient les routes.
Quelques chevaliers restés à Jérusalem mirent leur courage et leur vie au service des pèlerins. Pauvres, ils étaient assistés par les chanoines de Jérusalem. Afin de les aider, Baudoin Ier leur céda une partie de son palais installé sur l’esplanade du Temple, au centre duquel se trouvait autrefois le temple de Salomon.
Ainsi naquit « La chevalerie des pauvres chevaliers du Christ du Temple de Salomon ».

L’ORDRE DU TEMPLE

C’est sur l’initiative d’un chevalier champenois, Hugues de Payns, que nous devons la naissance de l’Ordre du Temple. Il sut convaincre le roi et le patriarche de Jérusalem du bien-fondé de sa demande. L’idée de création d’un ordre religieux et militaire, contradiction fondamentale, n’était pas chose aisée à une époque où la société se divisait en trois catégories distinctes : ceux qui combattent, ceux qui prient, ceux qui travaillent.
C’est donc soutenu par ces puissants personnages qu’Hugues de Payns, accompagné par huit autres chevaliers, retourna en France afin de faire accepter cette idée. Vassal du comte de Champagne, qui finit lui-même par le rejoindre, ses relations lui permirent de faire intervenir Bernard de Clairvaux, l’autorité spirituelle la plus écoutée du monde religieux. Une règle stricte fut élaborée, destinée à guider la vie de ces moines-soldats car ils devaient faire vœu d’obéissance, de pauvreté et chasteté. Au concile de Troyes, le 13 janvier 1129, cette règle fut approuvée et amena la création d’un ordre de religieux combattants, « la Milice des pauvres chevaliers du Christ et du temple de Salomon ». Ainsi naquirent les Templiers.
L’Ordre était dirigé par un Maître, le premier fut Hugues de Payns. Tous ces chevaliers se répandirent en France, en Espagne, en Angleterre afin de recruter des chevaliers et surtout de susciter des donations destinées à entretenir l’Ordre. Ce fut un succès inespéré, des seigneurs offrirent des terres, des châteaux, des moulins. En quelques années, l’Ordre fonda des commanderies, apparentées à de vastes exploitations agricoles, chargées de ravitailler les maisons templières de Terre sainte en denrées, sans oublier les chevaux, si précieux pour les combattants.
Habert de Craon fut le deuxième Maître. Il assura un développement remarquable grâce à une double stratégie : confirmer et augmenter les privilèges accordés aux Templiers. Bras armé de l’église en Terre sainte, l’Ordre obtint du pape Innocent Il de nombreux avantages. Désormais, les Templiers dépendront directement du pape et seront ainsi soustraits à l’autorité des évêques et même à celle du patriarche de Jérusalem. En outre, le pape accorda que l’Ordre eut ses propres prêtres et le fit exempter des dîmes. Ces avantages attirèrent la colère du clergé qui voyait de nombreuses donations affluer au Temple et jugeait exorbitants tous ces privilèges consentis aux moines soldats.
Au fur et à mesure des donations, l’Ordre défrichait les terres, assainissait des marais, construisait des moulins et des fours et en percevait les taxes. Il était présent dans les grands marchés de Champagne et du sud. L’Ordre pratiquait l’élevage des chevaux et des moutons pour la chair et les vêtements. Tous les bénéfices, à part ceux strictement nécessaires à la vie de la commanderie, étaient destinés à la maison chèvetaine du Temple à Jérusalem.
La réputation de combattants des Templiers attira les familles nobles et nombreux furent les seigneurs qui confièrent un de leurs jeunes fils à l’Ordre. Les chevaliers, d’origine noble, portaient le manteau blanc et une croix rouge sur l’épaule gauche. Les sergents, issus du peuple, revêtaient le manteau brun ou noir et la croix également.
En Terre sainte, la force principale des Templiers était leur discipline. En effet contrairement aux chevaliers croisés impatients d’en découdre avec les infidèles, les Templiers donnaient l’image d’une armée professionnelle terriblement efficace. Nombreux furent les moines soldats qui moururent à un contre trois sans refuser le combat ou qui furent décapités par les musulmans pour ne pas abjurer leur foi.
En quelques décennies, le temple devint le premier propriétaire foncier en Europe, « le banquier de l’Occident » aux yeux de certains historiens. Par exemple, afin de ne pas être dévalisé sur la route de Jérusalem, le pèlerin déposait son argent dans la commanderie templière de sa ville de départ, en échange d’un document certifiant le dépôt. Il ne lui restait plus qu’à présenter ce document au temple à Jérusalem pour récupérer son dépôt. C’était l’ancêtre du traveller-chèque, de la lettre de change. Une partie de la rançon de Louis IX prisonnier sera versée par le Temple.
En prévision du transport des frères partant combattre en Terre sainte, mais aussi des pèlerins, des vivres et des chevaux, le Temple fit l’acquisition de navires et s’implanta très tôt à Marseille, Collioure, Nice, Gênes… Les Templiers ne se limitèrent pas à l’accompagnement et à la protection des pèlerins. Soucieux de la sécurité de la Terre sainte, ils n’hésitèrent pas à établir des traités avec les musulmans, preuve qu’ils s’impliquaient entièrement dans la politique. Ces traités, essentiels pour la survie de Jérusalem, leur valut l’animosité et la méfiance des meneurs des croisades qui suivirent, en particulier de Louis IX, le futur Saint-Louis. L’année 1291 vit la fin de l’Orient latin. Les Francs perdirent peu à peu leurs forteresses et Saint-Jean-d’Acre devint le dernier bastion défendu par le Temple et les Hospitaliers. Malgré la vaillance des Templiers et la mort de leur Maître Guillaume de Beaujeu, Saint-Jean-d’Acre tomba aux mains des musulmans. L’ordre du Temple cessa d’exister en Terre sainte. Ce fut aussi la dernière ligne de l’histoire tourmentée des Etats latins d’Orient. A partir de 1291 où les Templiers se retirèrent à Chypre et qu’ils continuèrent à percevoir les bénéfices de leurs commanderies, c’était l’existence même de l’Ordre qui fut remise en cause : n’avait-il point été créé pour assurer la défense des pèlerins en Terre sainte, puis celle des Etats latins d’Orient ? Comment justifier désormais sa raison d’être ?

JACQUES DE MOLAY

La maîtrise de l’Ordre revint en 1295 à Jacques de Molay. Il était sans doute né à Molay dans l’Yonne et appartenait à la branche bourguignonne de Longwy et de Raon. Il fut reçu dans l’ordre au temple de Beaune en 1265. Le début de sa maîtrise fut marqué par un exploit : en 1298, les templiers s’emparèrent à nouveau de Jérusalem et ceci sans aucune assistance. Si les rois chrétiens et les autres ordres avaient suivi, la Terre Sainte toute entière aurait pu être reconquise. En 1300, les templiers, qui payaient toujours de leurs personnes, durent abandonner la ville aux Turcs. En 1303, Jacques de Molay lança une nouvelle expédition sur Tortose, puis une autre sur Constantinople, mais il se heurta, là, à la politique de Philippe le Bel, roi de France et de son frère, Charles de Valois.
Les historiens ont eu tendance à traiter Jacques de Molay de niais et même s’il n’était pas brillant et mauvais politique, on reconnaissait en lui un grand chef de guerre et un maître respecté.
A la demande du pape, qui souhaitait fondre en un seul ordre le Temple et l’Hôpital, Jacques de Molay quitta Chypre où l’Ordre était installé et se rendit en France.
Le jeudi 12 octobre 1307, à l’invitation du roi, Jacques de Molay assista aux funérailles de Catherine, épouse de Charles de Valois.
Ce fut son dernier jour de liberté.

PHILIPPE IV LE BEL, ROI DE FRANCE CONTRE LE PAPE BONIFACE VIII

En cette fin du XIIIe siècle, Philippe le Bel possédait des territoires qui lui assuraient la flatteuse réputation de souverain le plus puissant d’Occident. En quelques décennies, se réunirent en effet à la Couronne la Normandie, l’Anjou, la Touraine, le comté de Toulouse.
Par son mariage avec Jeanne de Navarre, il s’empara du comté de Champagne, l’un des fiefs les plus riches de la chrétienté, une terre où prospéraient de nombreuses commanderies templières comme Payns, Troyes, Provins, Coulommiers. Discret, taciturne, d’une volonté inflexible, il avait une conception de son devoir et de son droit très en avance sur son époque. C’était déjà un chef d’Etat.
Hélas, Philippe le Bel était aussi le roi le plus endetté. L’expédition d’Aragon s’était conclue par une dette monstrueuse et les troubles en Flandre coûtaient cher et c’est à un rythme bien inégal que s’effectuait le remboursement de cette dépense.
Mais l’autorité monarchique se renforça sous son règne. Le pouvoir s’imposa en province, dans les anciens duchés et comtés, ceci grâce aux agents royaux car leur fidélité au roi était avérée, leur efficacité certaine.
Dans son acharnement à trouver de l’argent, Philippe le Bel consulta les théologiens et posa le problème suivant : L’église de France bénéficie de la protection du roi, n’est-elle pas présente dans le royaume ? Une partie des revenus perçus ne reviennent-ils pas au roi ? Il interdit donc la sortie des devises de France, privant l’église de Rome d’une part de ses revenus.
Le bouillant et colérique pape Boniface VIII dut composer et négocia la levée de l’interdiction en promettant la canonisation du grand-père de Philippe le Bel. C’est ainsi que Louis IX devint Saint Louis. Mais Boniface revint à la charge en reprenant la théorie d’un pape précédent, stipulant que les princes temporels dépendaient de lui. Il publia la bulle « Unam Sanctam » proclamant la supériorité du pape sur tous les hommes, quelles que soient leurs conditions, rois ou empereurs.
La dignité royale n’est qu’un reflet de la dignité pontificale.
Le conflit avec Philippe le Bel fut direct. Le roi réagit avec l’aide de son conseiller, Guillaume de Nogaret et suggéra la réunion d’un concile en vue de déposer le pape. Le pape répliqua en excommuniant Philippe le Bel et sa famille. Un guet-apens fut alors tendu au pape, connu sous le nom d’attentat d’Anagni. Guillaume de Nogaret, accompagné d’une petite armée, investit le palais où s’était retiré le pape afin de signifier sa convocation à un concile en vue d’être destitué. Le pape n’y résista pas et mourut un mois plus tard, le 11 octobre 1303.
Son successeur, le pape Benoît XI, soucieux d’apaiser les tensions accorda son pardon aux comploteurs d’Anagni, exception faite de Nogaret. Mais son pontificat fut de courte durée puisqu’il mourut quelques mois plus tard, après avoir mangé des figues.
Mais Philippe le Bel ne renonçait pas, il voulait s’attaquer à la mémoire de Boniface.
Le conclave réuni à Pérouse siégea onze mois avant de se mettre d’accord sur le choix du futur pape. La majorité se révélait difficile à atteindre, les cardinaux faisant sans cesse état de leurs divisions au sein du conclave. On dit que ce fut Philippe le Bel qui, jouant de son influence diplomatique et financière, proposa d’élire un pape hors du Sacré-Collège et avança un nom. Car il fallait veiller à ne pas renouveler l’erreur de 1294, se méfier des saints hommes n’ayant pas l’expérience des affaires, ni faire le choix d’un nouveau Boniface.
Un nom fut cité, celui de l’archevêque de Bordeaux, réputé prudent, bon canoniste et excellent administrateur. Il s’appelait Bertrand de Got.

BERTRAND DE GOT

Le futur pape était né aux confins des Landes, non loin des rives opulentes de la Garonne, à Villandraut et issu d’une famille d’assez bonne noblesse. Très marqué par ses origines, un des traits les plus saillants de son caractère fut l’amour qu’il portait à sa famille et à son pays.
Il commença ses études aux Deffends, dans le diocèse d’Agen où son oncle était évêque. Pour parfaire son droit, il se rendit à Orléans et à Bologne, y demeura peu et revint vite à Bordeaux où il était nommé chanoine. Ensuite ce fut Agen, avec un petit exil à Tours, avant de rejoindre à Lyon, comme vicaire général, son frère qui était devenu archevêque. Enfin il retrouva son cher pays en tant qu’évêque de Comminges, avant d’obtenir le titre très convoité d’archevêque de Bordeaux. Bertrand, qui avait alors la cinquantaine et était de santé fragile, pensait avoir atteint le but de sa carrière.
Le 20 juin 1305, alors qu’il visitait le nord de son archevêché de Bordeaux, lui parvint l’extraordinaire nouvelle qui devait bouleverser sa vie : son élection comme souverain pontife.
Lorsque le Sacré-Collège lui fit connaître le redoutable honneur qu’il lui décernait, il fut troublé car il était conscient que l’église ne coulait plus des jours sereins, pour preuve, le délai extrêmement long qu’il avait fallu aux cardinaux pour se mettre d’accord sur un nom. Le malaise profond qui séparait les cardinaux n’était pas dû à son humble personne. Il remontait plus haut.
Le 23 juillet, Bertrand rentra lentement vers Bordeaux où l’enthousiasme fut général. Tous les barons et prélats étaient là pour l’accueillir. Outre les lettres lui apprenant officiellement son élection, les cardinaux y avaient joint une description de la situation à Rome et en Italie où régnaient l’anarchie et la ruine par la guerre. Après avoir reçu une brillante ambassade du roi de France, c’est le lendemain, au cours d’une cérémonie fastueuse et en présence de délégation de cardinaux et d’ambassadeurs, qu’il donna officiellement son acceptation pour cette nouvelle charge. Il prendrait pour nom Clément.
Ce nom fut choisi en vue de son action future. En effet, il voulait être clément car au milieu de tant de querelles et d’intrigues, il allait tenter d’apaiser et de réconcilier. C’est dans cet esprit qu’il souhaitait parvenir à la réconciliation du roi de France et du roi d’Angleterre. Ces deux souverains, rappelons-le, étaient en désaccord au sujet de l’Aquitaine qui appartenait à l’Angleterre par héritage. Bien qu’égaux par leurs titres, le roi d’Angleterre devait néanmoins rendre hommage, en tant que Duc d’Aquitaine, au roi de France.
Clément choisit la ville de Vienne pour y être couronné. Cette ville avait l’avantage de se trouver sur la route de l’Italie donc terre d’Empire, hors France, et cette neutralité pourrait faire venir les deux rois et dans l’euphorie, les amener à la paix. Mais une délégation menée par le frère du roi de France intervint pour demander que ce couronnement ait lieu en terre de France. Le roi de France lui-même souhaitait « patronner » ce pape français. Clément ne pouvait acquiescer sans se donner l’apparence d’être sous la dépendance directe du roi. Par ailleurs, il lui était bien difficile de mécontenter un prince qui, apparemment lui manifestait autant de sollicitude et, surtout, il n’oubliait pas les violences d’Anagni. On transigea pour la ville de Lyon, en terre d’Empire, mais où l’influence du roi de France était prépondérante. Clément se mit en route mais ne parvint à Lyon qu’au début novembre 1305.
Dans cette ancienne capitale de la Gaule lyonnaise, on accourrait de tous côtés pour assister à cette cérémonie exceptionnelle, le sacre d’un pape français en terre presque française. Tous les princes, ducs et comtes étaient présents. Les cardinaux étaient arrivés d’Italie, Philippe le Bel et ses deux frères également. Ne manquait, hélas, que le roi d’Angleterre, qui s ‘était fait représenter par des ambassadeurs porteurs de somptueux cadeaux. Le sacre eut lieu dans l’abbatiale du monastère fortifié de Saint-Just, non loin des ruines romaines de Fourvière. C’est là que, le 15 novembre 1305, Bertrand de Got fut couronné, devenant ainsi Clément V, le premier pape d’Avignon. Après la cérémonie religieuse, Clément V voulut se rendre à travers la ville envahie par la foule. Il montait un cheval blanc, derrière venait de Philippe le Bel suivi des dignitaires et des prélats. Une foule immense et heureuse se pressait dans les rues. Le long du chemin, un vieux mur avait été pris d’assaut par les badauds. Au moment où le cortège passait, le vieux mur surchargé s’écroula. Au milieu des cris, parmi les pierres et les hommes, le cheval blanc fut renversé, entraînant son illustre cavalier, laissant tomber la précieuse tiare dans le ruisseau. Le magnifique rubis dont elle était ornée ne fut jamais retrouvé. On ramassa douze morts dont un duc et de nombreux blessés dont Charles de Valois, le frère du roi. Ce dramatique incident fut interprété comme un bien fâcheux présage pour le nouveau pontificat.
Si le roi Philippe resta quelque temps à Lyon, c’est qu’il espérait bien s’entretenir avec le pape sur d’importants sujets. Tout d’abord, il voulait continuer la procédure en hérésie contre la mémoire du pape Boniface. A noter que Guillaume de Nogaret, l’âme damnée de Philippe était toujours sous le coup d’une excommunication, ce qui faisait de lui un être hors société. Les bulles soutenant la primauté de l’église sur les princes étaient toujours d’actualité et sources de conflit pour la royauté. D’autre part, Philippe le Bel fit part au pape de rumeurs selon lesquelles les Templiers se rendraient coupables d’hérésie, de mœurs infâmes, de débauches. Clément avait entendu des bruits à ce sujet mais il les trouvait extravagants. Pour ces deux affaires, il promit à Philippe le Bel de commencer un début de procédure pour Boniface et une enquête pour les Templiers. Car Bertrand de Got était ainsi fait, pour contenter tout le monde, il pensait que la meilleure solution était de laisser pourrir les situations. Ce fut le trait dominant de son caractère que l’histoire retiendra.
Clément V commença son règne par la nomination de dix nouveaux cardinaux dont neuf français. Quatre d’entre eux feront partie de la famille du pape. Ce népotisme s’accentua au cours des années amenant ainsi une prépondérance française qui allait durer plus de soixante-dix ans et donner à la France sept papes.
Comme il était hors de question pour le pape de se rendre à Rome pour le moment, en raison des troubles et des querelles entre grandes familles, Clément V décida de retourner vers son ancien archevêché de Bordeaux, en février 1306. Le voyage fut long car il en profita pour régler quelques comptes en chemin. L’air de son pays ne lui apporta pas l’apaisement recherché, les douleurs ventrales étant revenues. Il se rétablit peu à peu et se rendit à Poitiers en avril 1307 à la demande de Philippe le Bel. Les entretiens portèrent à nouveau sur Boniface et les Templiers. Philippe le Bel demanda expressément la condamnation de l’ordre du Temple. Comme d’habitude, Clément V temporisa, mais promit de lancer l’enquête sur les Templiers. Le roi ne supporta plus ces manœuvres attentistes, ne voulant pas d’enquête, pour lui les Templiers étaient coupables.
Philippe et Nogaret allaient précipiter les évènements :
Le vendredi 13 octobre 1307, dans toute la France stupéfaite, les Templiers étaient arrêtés dans leurs commanderies, ceci au mépris de toute règle qui les faisait dépendre du pape seul. L’ordre d’arrestation avait été rédigé un mois avant et expédiés en secret aux sénéchaux et baillis, ordonnant l’exécution des directives dont ils ne connaîtraient la teneur qu’au dernier moment. Ce fut une rafle au sens propre du mot, une opération de police parfaitement montée et efficace. Cet ordre prévoyait la confiscation et la mise sous séquestre de tous les biens du Temple. Les personnes devaient être interrogées et les commissaires royaux devraient « examiner la vérité avec soin, par la torture si besoin ». Que leur était-il reproché ? La sodomie mais surtout l’hérésie qui aurait consisté à renier le Christ par trois fois lors de la cérémonie de réception dans l’Ordre. Les interrogatoires commencèrent avec leur lot de douleur et de souffrances, des dizaines de templiers moururent sous la torture, refusant d’avouer. Clément V ne manqua pas de réagir car il n’avait pas donné son consentement pour l’arrestation ni même pour l’action de l’Inquisition qui ne pouvait être saisie que par le pape. Hélas, pensant gagner du temps et épargner les Templiers, le grand maître Jacques de Molay fit des aveux publics et incita ses frères à confesser leurs crimes. Ces aveux produisirent un effet déplorable et le pape se vit obligé de demander à tous les princes d’Europe d’arrêter les Templiers. Fidèles à leur règle, les Templiers ne pouvaient se défendre efficacement sans l’accord de leur Maître. Cinquante-quatre d’entre eux périrent sur le bûcher comme relaps. Ayant avoué « leurs fautes » sous la torture, ils s’étaient rétractés devant les cardinaux envoyés par le pape et de retour dans leur geôle, ils furent condamnés. Plusieurs péripéties émaillèrent ces procédures au cours des trois années suivantes. La justice était bafouée et Philippe le Bel commençait à annoncer son intention de reprendre le procès contre Boniface. Le pape se trouvait toujours à Poitiers, il se rendait compte qu’il n’était plus possible pour lui de rester en terre de France, si près du roi et de ses conseillers. Il fallait partir, mais où ? Après en avoir discuté avec ses cardinaux, le choix se porta sur la ville d’Avignon, située dans le Comtat Venaissin qui appartenait déjà au Saint-Siège. Il entra dans Avignon le 9 mars 1309 au milieu d’une liesse populaire. Les papes allaient y demeurer soixante-dix ans.
Dans cette ville, il allait pouvoir préparer le concile de Vienne qui s’ouvrira le 1er octobre 1311, dans le but, entre autres, de juger la mémoire de Boniface mais surtout de régler le sort des Templiers.

SUR LES ROUTES DU DAUPHINE

Il était quatre heures du matin quand le cortège quitta Vienne. Un cavalier sur deux portait une torche éclairant les hauts murs de la sortie de la ville. Un vacarme assourdissant accompagnait la litière, les sabots des chevaux raclaient le sol, faisant apparaître des visages curieux et hébétés aux fenêtres. La porte Est fut atteinte rapidement et les litières passèrent les postes de garde. Les gens d’armes de faction se signèrent en voyant les couleurs papales. Dans la litière de tête, le pape Clément V écarta légèrement le rideau pour essayer de deviner la campagne. Un courant d’air froid envahit l’intérieur. Il tira rapidement le rideau. En ce début de mois de mars 1312, l’hiver semblait ne pas vouloir terminer. Deux jours plus tôt, la neige avait recouvert la ville, suivie aussitôt par une pluie fine et froide qui pénétrait les corps.Clément V ajusta ses moufles et regarda son vis-à-vis. L’évêque Jacques Duèze réajusta son bonnet sur ses oreilles et y plaqua ses mains gantées. Le trait principal de ce petit homme, outre son visage émacié, était son âge. Les soixante-huit ans de ce religieux exigeaient respect et déférence. Son aspect chétif, sa petite taille en faisaient un vieillard cacochyme, mais il ne fallait pas s’y tromper, sous des apparences fragiles, Jacques Duèze se révélait être un travailleur infatigable, un organisateur hors pair qui n’hésitait pas à l’occasion à enfourcher un palefroi et parcourir quelques lieues. Jacques Duèze avait été nommé évêque d’Avignon récemment et le pape, connaissant ses mérites, en avait fait son chancelier. Ce fut lui qui rompit le silence.

– « Saint Père, allez-vous me dire le but de notre voyage et pour quelle raison nous quittons le concile par cette froideur encore nocturne ? » Le pape attendait cette question. Il se pencha et mit ses mains au-dessus du petit poêle.
– Nous ne quittons pas le concile. Nous nous absentons quelques jours afin de prendre du recul. En quatre mois, les travaux ont bien avancé. Les diverses interventions sur la moralisation des ordres ont porté leurs fruits, bien qu’encore insuffisantes. Il faudra aborder plus sereinement le cas des ordres prêcheurs à notre retour. Il remua les braises avant de reprendre :
– Un chevaucheur m’a rapporté avant hier que le roi Philippe, qui se trouve à Lyon avec l’assemblée qu’il a convoquée, préparerait son départ, entraînant à sa suite Louis d’Eveux, Marigny, Nogaret et les autres. Or, il semble peu plausible qu’il retourne à Paris. Un de mes spies pense que sa destination serait Vienne. Si cela est vrai, il va arriver sous peu et avec une petite armée. Il n’appartient pas au roi de France de décider de l’avenir d’un ordre religieux car il demande tout simplement l’anéantissement de l’Ordre.
– La suppression de l’Ordre des templiers va s’avérer difficile !
laissa tomber l’excellent juriste qu’était Duèze, les procès-verbaux des commissions d’enquête ne prouvent rien. Les commissions de Paris qui ont fourni des aveux plus précis sur l’hérésie et les mauvaises mœurs des templiers ont été extorqués par la torture.
– Mettez-vous en doute le zèle de l’inquisition ?
dit avec malice le pape.
L’inquisition n’a pas été créée pour juger mais pour faire la preuve de la culpabilité. Les templiers ont eu le choix : Ou ils avouaient la sodomie et les crachements sur la Croix et dans ce cas, ils étaient absous, libérés et pensionnés ou bien ils refusaient de reconnaître leurs erreurs et ils étaient soumis à la question pour extorquer les aveux.
– Je n’ose pas vous demander, Très Saint Père, quel aurait été votre choix. »
Clément baissa la tête. Duèze avait raison, si on pouvait condamner individuellement quelques fautifs, on ne pouvait condamner l’Ordre en tant qu’institution. Les prélats au concile avaient décidé à l’unanimité que les templiers prêts à défendre l’Ordre seraient entendus. C’était désavouer le roi de France. Le pape se sentait coupable de ce ressenti car bien que d’origine noble, il était impressionné par la royale noblesse du Capétien, petit-fils de Saint-Louis. Décidément, il allait falloir prendre une décision. Duèze soupira :
– Si les templiers ne peuvent plus guerroyer en Terre Sainte, inutile de lancer une croisade d’autant plus que l’union des forces du roi de France et celles du roi d’Angleterre s’avère nécessaire. Quand je pense qu’il y a deux siècles, lors de la première croisade, nos francs pensaient arriver en terre barbare… Ils ont massacré tout Jérusalem sans distinction, sans s’apercevoir que cette civilisation, à bien des égards, dépassait la nôtre.
Les infidèles avaient déjà traduit du grec tous les ouvrages de médecine, les Hospitaliers en étaient émerveillés, Ils avaient des connaissances très poussées en mathématiques, astronomie…
– Je sais tout cela, interrompit le pape, mais les Templiers ont pu parfois oublier qu’ils étaient moines avant tout.
– Je n’en suis pas si sûr, repris Duèze, en campagne, les templiers se levaient à trois heures du matin pour leurs prières et s’ils étaient vainqueurs en se battant à un contre trois, c’est grâce à l’obéissance, à la discipline qu’ils appliquaient dans leurs manœuvres, pas comme nos soi-disant vaillants chevaliers qui chargent tête baissée plus intéressés par le butin que par le devenir de leurs compagnons.
– Vous aimez les templiers, Duèze.
– Je reconnais leurs mérites. Ils ont fait des jaloux, surtout parmi les religieux. Leur tort est d’avoir continué à amasser des fortunes alors que la Terre Sainte n’était plus. Je ne serais pas étonné que le roi Philippe ait fait main basse sur leur trésor.
Le pape se pencha vers un petit coffre près de lui et en tira un parchemin.
– Puisque vous en parlez, voici la déposition d’un templier de Nemours, nommé Jean de Chalons. Il déclare avoir vu, la veille de l’arrestation des templiers, un convoi de trois chariots de paille et cinquante chevaux, mené par le frère du Temple Gérard de Villers. D’après lui, ces chariots recouverts de paille abritaient les coffres censés contenir le trésor d’Hugues de Pairaud, Grand Visiteur de France du Temple. Il n’est pas exclu de penser que les templiers ont eu vent de l’arrestation massive qui se préparait et toutes les provinces ont eu à cœur de mettre leurs trésors à l’abri.
– Ce serait peut-être l’explication selon laquelle rien n’a été trouvé et pourtant les templiers étaient considérés comme les « banquiers de l’Occident ». Leur fortune devait être colossale.
Un moment de silence s’installa entre les deux hommes. Ils avaient tous deux le sentiment d’un gâchis épouvantable. A son tour, Duèze, souhaitant mettre une note d’optimisme, ouvrit un coffre qu’il tenait à ses côtés, sortit quelques pièces de parchemin et les tendit au pape.
– Tenez Saint Père, ceci m’a été remis par un templier catalan, qui le tient d’un arabe de Cordoue. Voyez comme la texture est fine.
Clément tâta les parchemins vierges d’écriture, les soupesa, s’assura de leur solidité.
– C’est agréable au toucher, c’est très fin et si l’on peut écrire sur un tel support, ça réduirait sensiblement la taille de nos archives. Qu’est-ce donc?
– Ce sont les templiers qui utilisent ce genre de parchemins, c’est fait avec du tissu, même usagé, du chanvre, de l’eau, le tout est broyé et malaxé.
– Et comment nomme-t-on ce nouveau parchemin ?
– Les templiers appellent cela du papier.
Le pape Clément rejeta sa tête en arrière et laissa perdre son regard vers le haut de la litière. L’évêque d’Avignon comprit que le pape souhaitait le silence.

BRUNISSENDE DE FOIX

Avant d’être pape, Bertrand de Got était surtout versé dans la diplomatie, il aplanissait les différends entre têtes couronnées, traitait les affaires internes au clergé, à l’occasion rendait la justice ; ses fréquentations étaient limitées surtout dans un certain monde. Fils d’une famille nombreuse, il était assez satisfait de sa carrière ecclésiastique et n’avait que peu de contacts avec des combattants, encore moins avec des templiers. Toutefois, d’une certaine façon, le Temple fut lié à ses souvenirs les plus intimes, une partie de sa vie qu’il avait voulu oublier sans y parvenir. Pas un jour ne passait sans que le passé ne resurgisse car des détails, seuls connus de lui, le renvoyaient inexorablement en arrière.
Il venait d’être nommé évêque de Comminges et n’avait que trente-deux ans. Il était de haute taille, des traits réguliers et d’un physique avantageux, il n’était pas rare que des femmes le regardent à la dérobée. Après Bologne, Tours et Lyon, il revenait enfin dans son cher pays. Cet évêché étant pourvu de confortables bénéfices, il se mit aussitôt à l’œuvre et s’engagea dans des opérations diverses, il fonda des chaires d’hébreu et d’arabe dans plusieurs universités, il fit construire Saint Bertrand de Comminges. Ces activités l’emmenèrent à voyager fréquemment dans le sud-ouest, à faire de nouvelles rencontres, hébergé dans les cures et parfois dans des châteaux où les seigneurs locaux l’accueillaient avec égards.
En 1295, ses déplacements l’emmenèrent chez Roger Bernard Ill, comte de Foix, et sa vie prit un tournant. Dans le magnifique château du comte, un banquet fut donné en son honneur. La grande table en U fut dressée dans l’immense salle à manger, les barons y prirent place. Le comte plaça l’évêque invité à sa droite et le pria d’excuser son épouse, Marguerite de Moncade, souffrante et alitée. Il proposa sa fille pour la remplacer et sur un geste de la main en direction de la salle, une jeune femme vêtue de blanc traversa la salle, d’un pas lent et assuré. Bertrand eut l’impression de recevoir un coup dans la poitrine. Dans la salle où il ne voyait plus personne, c’était un ange qui venait vers lui, dans la lumière en contre­ jour, il avait l’impression que le halo de la jeune fille illuminait la pièce. Arrivée à sa hauteur, la jouvencelle s’arrêta et fit une génuflexion devant lui.
– « Ma fille, Brunissende. » dit le comte.
Elle demeurait baissée, attendant que l’évêque lui tende l’anneau qu’il portait à la main. Il était incapable de faire un geste, les yeux fixés sur cette magnifique chevelure blonde. Elle leva les yeux vers lui, deux yeux profonds et lumineux qui curieusement semblaient remarquer le trouble de l’ecclésiastique. Il devina plus qu’il ne sentit un parfum inconnu. Il tendit sa main et elle se pencha davantage pour baiser l’anneau. Leurs mains se frôlèrent pour la première fois. Lorsqu’elle se redressa, il hésita à la détailler craignant de montrer son émoi. Il attendit d’être à table pour lui adresser la parole. Elle avait une voix douce, pondérée, la conversation courtoise entamée était agréable et prenante car la jeune fille répliquait toujours avec esprit. Bertrand se mit à craindre de manquer de bienséance envers son hôte, mais celui-ci semblait bien plus affairé par ses barons. Derrière Brunissende, appuyé contre le mur, se tenait debout un templier, la barbe grise et le crâne rasé, revêtu de son manteau blanc à croix pattée rouge sur l’épaule. La main posée sur son épée, il semblait veiller sur elle.
– « C’est Oddon de Vézeronce » dit Brunissende prévenant la question. « Il y a quelques années, il m’a sauvé la vie. Depuis, on pourrait dire qu’il est à mon service s’il n’était templier. »
– Mais la place d’un templier n’est-elle pas dans sa commanderie ?
– Certes, Monseigneur, mais son Maître de province l’a autorisé à occuper cette demeure, estimant qu’il est plus utile ici que parmi ces moines. Est-il bienséant qu’un homme, fut-il moine, soit aussi souvent à vos cotés ?Brunissende plongea ses yeux lumineux dans les siens.
– « Oddon s’est battu à Saint-Jean-d’Acre, il a été le dernier chrétien à quitter la Terre Sainte au milieu du tumulte et des massacres. En trente ans d’Orient, il a ramené de nombreuses blessures dont la dernière, une flèche qui l’a magnifié, même si elle lui a ôté sa virilité. Il a voué sa vie au Christ et malgré ses vœux d’obéissance, de pauvreté et de chasteté, il ne demande qu’une faveur quand Dieu le rappellera à lui, c’est d’avoir sa sépulture sur les terres de sa famille, en Dauphiné. Je le lui ai promis. »
Bertrand tourna le visage vers le templier, secrètement jaloux de l’intérêt que la jeune fille lui portait. Le moine-soldat le fixait, il fit un salut discret de la tête. La conversation avec Brunissende portait sur des sujets futiles. Sans réfléchir, Bertrand posa une question qui l’étonna lui-même :
– « Etes-vous heureuse, ma fille ? »
Elle tourna ses yeux, d’une façon qui n’appartenait qu’à elle, la tête légèrement baissée et un peu tournée vers son interlocuteur.
– « Je prie Dieu tous les jours, Monseigneur. »
– Je vous en félicite, mais avez-vous des espérances ?
– Je ne suis pas maîtresse de ma vie. Mon père choisira un jour un mari que je devrai aimer. J’ai été élevée dans l’amour du Christ, dans la modestie et la chasteté, dans l’ignorance de certaines choses et je devrai, du jour au lendemain me métamorphoser en épouse fidèle et aimante.
– Et cela ne vous convient pas ?
– J ‘obéirai à mon père mais je préfèrerai choisir moi-même mon époux.
Etait-ce une impression ? Bertrand sentit que la jeune fille le regardait plus intensément, une douce chaleur lui monta au visage. Il ne comprenait pas ce trouble qui l’envahissait, jamais, au grand jamais, il n’avait connu pareil tourment. Car il savait bien que cette force qui le poussait vers elle était contraire à son engagement. Il tenta de se convaincre que l’adolescente était création de Dieu, mais comme les autres hommes présents, il avait pu remarquer que son corps était œuvre du diable.
Tout dans cette femme inspirait le désir. De longues jambes, des hanches bien proportionnées et soulignées par une taille fine, une poitrine presque arrogante et ce regard dont la trompeuse innocence semblaient promettre les flammes de l’enfer. Bertrand n’avait pas manqué d’entrevoir les regards masculins furtifs tout au long du repas, des rires gras à peine retenus. Hélas, le repas toucha à sa fin. Tout le monde se leva. Quelques baronnets se précipitèrent sur l’évêque, sollicitant audiences ou passe­ droits. Bertrand se trouva un moment encerclé par des quémandeurs formant meute et l’échange se termina en algarade où il était question de pourfendre et d’égorger. Il distingua dans la foule, près d’une fenêtre, Brunissende et Oddon. Elle tournait le dos et portait à la bouche un objet que lui avait tendu le templier. Il s’approcha lentement, surprenant la jeune fille qui lui adressa un sourire éclatant. Elle lui montra un bâtonnet coupé en lamelles dans le sens de la longueur.
– Après chaque repas Oddon me taille ceci, je m’en sers pour nettoyer mes dents. A cette époque où près de la moitié de la population n’avait que d’horribles chicots à montrer et que l’autre moitié se mourait suite à une infection dentaire, la jeune fille faisait figure de précurseur. Bertrand était émerveillé par cette dentition régulière, d’une blancheur immaculée. Et ce parfum discret, venu de jardins merveilleux…
– C’est du jasmin, dit-elle, devinant encore une fois ses pensées, Oddon a ramené ces senteurs d’Egypte.
Bertrand se taisait, les yeux rivés sur Brunissende, reculant encore le moment du départ. Le secrétaire épiscopal attendait à trois pas derrière. Oddon s’écarta de la jeune fille. L’évêque avait ses doigts croisés devant lui, elle tendit lentement ses mains vers les siennes, les saisit et les serra d’une façon qui n’avait rien de protocolaire. Il n’y eut pas de révérence, elle approcha son corps du sien et levant la tête vers lui, chuchota :
– Ne m’abandonnez pas !
Après sa visite au Comte de Foix, la vie de Bertrand ne fut pas la même. Avant, tout était simple, sa vie d’ecclésiastique se déroulait conformément à son statut, avec des difficultés, certes, mais sa formation de juriste, son caractère avenant et son sens de la diplomatie faisaient l’admiration des seigneurs qu’il approchait. Il paraît même qu’on parlait de lui en plus haut lieu. L’image de Brunissende lui apparaissait le matin au réveil, le soir au coucher. Dès qu’il rencontrait une femme, fut-elle noble ou servante, il ne pouvait s’empêcher de comparer, essayant en vain de retrouver ce parfum aussi délicieux qu’envoûtant. Il fit un jour donner vingt coups de bâton à un jeune palefrenier quand il le surprit criant à un autre : – « Cette jument ressemble à Brunissende, sa croupe est ronde et ferme ! »
Bertrand essaya de l’oublier en multipliant ses taches. Fidèle à son trait de caractère, il avait confiance dans le travail du temps qui finirait par tout arranger. Deux ans s’étaient écoulés depuis la rencontre de sa vie quand il fallut se rendre à l’évidence : il voulait la revoir. Prétextant un litige dans la région, il organisa son voyage et fit en sorte que le château de Foix-Béarn soit un relais. Il fut accueilli par le comte de Foix et sa femme. Il était seulement de passage et fut déçu de ne pas y rencontrer Brunissende. Bertrand laissa s’écouler la conversation et ce n’est qu’au moment de partir qu’il laissa tomber, négligemment :
– Mais n’aviez-vous pas une fille ? Brunissende ?
La mère répondit :
– Elle est alitée depuis quelques jours, les physiciens l’entourent mais ils ne lui trouvent aucune fièvre et ses humeurs sont pures. Un moment de silence. Monseigneur, je n’osais pas vous le demander, mais ce serait honneur et miséricorde si vous acceptiez de l’entendre en confession.
A l’étage, le templier se tenait devant la porte de la chambre, il la poussa d’une main et salua l’évêque d’un signe de tête. Le grand lit à baldaquin semblait vide. La pièce était plongée dans une douce pénombre, propice au repos et à la prière. La porte se referma derrière lui. Il l’aperçut debout près de la fenêtre. A nouveau, le contre-jour la rendait irréelle, elle se tourna vers lui et le soleil couchant embrasa ses cheveux. Elle était toujours aussi belle, ces deux ans avaient creusé ses joues et ajoutaient une éclatante maturité à son visage. Sa robe d’intérieur, lacée à la gorge soulignait ses formes. Même vêtue de haillons, elle aurait été désirable. Ils marchèrent l’un vers l’autre et leurs mains se joignirent, sans révérence, sans un mot. Ils restèrent quelques secondes ainsi, les yeux dans les yeux. Bertrand buvait littéralement son visage. Elle se baissa légèrement et posa ses lèvres sur son anneau. Il rompit le silence :
– Votre mère vous dit souffrante.
– Ce sont des inquiétudes bien légitimes de la part d’une mère, la mienne confond tristesse et humeurs malignes. Etes-vous ici pour entendre ma confession ?
– Si tel est votre souhait, je vous écoute. L’évêque prit place sur un fauteuil, il ne put éviter qu’elle s’agenouille à même le sol.
– Bénissez-moi, mon père, parce que j’ai péché.
– Vous avez mon estime car votre confession vous rapproche de Dieu. Que voulez-vous vous faire pardonner ?
– J’aime, Monseigneur, j’aime et je désire. Le cœur de Bertrand se mit à battre plus fort.
– Avez-vous accompli péché de chair ?
– Non, mais c’est à l’homme de cœur que je voudrais offrir ma virginité.
Bertrand se surprit à transpirer légèrement, envahi par une gêne diffuse.
– Vous savez, ma fille, qu’il n’y a point de salut hors du mariage.
– Je le sais, mais l’objet de mes pensées s’interdit ce sacrement.
– A t’il déjà épouse ou bien préfère-t-il la compagnie des hommes ?
– Que nenni, Monseigneur, cet homme a déjà choisi sa voie, celle du seigneur.
Le cœur de Bertrand s’emballa, sa poitrine semblait ne plus vouloir le contenir, il essaya d’aspirer une goulée d’air frais.
– Ma fille, c’est pécher que de vouloir détourner un homme de Dieu.
– Oui, je me confesse car Dieu est fidèle et juste pour remettre nos péchés et nous purifier de toute injustice. Mon Dieu, j’ai très grand regret à t’avoir offensé et je prends la ferme résolution, avec l’aide de ta Sainte-Grâce, de ne plus t’offenser et de faire pénitence.
Bertrand tendit une main tremblante et la posa sur la tête de Brunissende :
– Choisis une pénitence à la hauteur de ta faute, je te donne le pardon de Dieu.
Ils prièrent tous deux à voix basse, puis, avant qu’il ne se lève, elle se mit à parler :
– Mon père me rappelle que je vais avoir vingt-trois ans, je suis déjà bien vieille pour le mariage. Il a fait peindre un médaillon à mon image afin de le présenter aux seigneurs en vue d’épousailles. Dans deux ans au plus tard, mon destin sera scellé avec celui d’un homme. A moins que la Divine Providence ne m’envoie un signe…
Elle se leva et plongea ses yeux dans les siens :
– Je ne réclame ni n’exige, je ne supplie pas non plus, mais Je vais prier pour recevoir ce signe, même s’il m’impose de vivre dans le péché, pour l’amour de cet homme, je suis prête à vivre dans son ombre.
Les semaines qui suivirent cette entrevue furent parmi les plus difficiles de la vie de l’évêque. Il en perdit le sommeil, on le surprenait marchant hébété dans le jardin, son esprit s’envolait lors des réunions. Son entourage s’inquiétait, des physiciens l’entourèrent en permanence, glissant dans ses breuvages des philtres censés le délivrer d’une possible emprise. Les mois passèrent et Bertrand n’avait toujours pas pris de décision. Il essayait de se convaincre qu’une vie clandestine s’avérait incompatible avec son état, d’autant plus que des oreilles bien placées avaient laissé entendre que sa carrière ne s’arrêterait pas à Comminges. Et puis un jour, sans savoir pourquoi, le souvenir de Brunissende se fit plus pressant, son absence était douloureuse et cette souffrance devenait intolérable. En demandant pardon à Dieu, il se décida à envoyer un signe. Pour la première fois de sa vie, il écrivit un poème :
Tu es plus belle que le jour ;
La neige n’est pas plus blanche.
Pour traverser le ruisseau d’amour
Je ne voudrais pas d’autre barque.
Ce poème partit un jour, porteur des espoirs coupables de l’évêque. Il attendrait une réponse avec patience et humilité. Il reprit enfin goût à la vie et à ses activités.
Peu de temps après sa décision, il pria à manger des moines relevant des diocèses du Sud-Ouest. La réunion commença par la prière rituelle et l’évêque offrit un repas succulent à des moines peu habitués à de telles somptueuses agapes. Car Bertrand voulait faire le bien autour de lui, il attendait à son tour un signe. Le moine assis face à lui venait de Savignac en Périgord, il donna quelques nouvelles du diocèse.
– Une heureuse nouvelle dans le comté de Périgord : notre seigneur le comte Hélie s’est enfin remarié car sa première épouse, dame Philippa de Lomagne a été rappelée par Notre Seigneur. A plus de quarante-cinq ans, il a pris épouse qui a l’âge de sa fille. Il est dit que le comte a choisi sa future à la seule vue d’un médaillon !
Bertrand sentit un grand froid l’envahir. Il attendait un signe. Il tenta de faire un effort sur lui-même pour s’enquérir… Mais ce fut un moine qui posa la question :
– Et qui est l’heureuse épousée ?
– C’est la fille du comte de Foix, une fort belle femme paraît-il, maintes personnes s’étaient déplacées au mariage pour voir cette beauté. Elle s’appelle Brunissende, je crois.
Une vive douleur frappa Bertrand au thorax, il se leva précipitamment devant les moines médusés qui se levèrent aussi, deux serviteurs l’aidèrent à se traîner vers les cuisines où il se mit à vomir. Il sombra dans un état comateux qui dura plusieurs jours.
En 1981, le Conseil Général de la Dordogne fit l’acquisition du fameux médaillon représentant Brunissende de Foix auprès des descendants du Comte de Périgord qui acceptèrent de le céder. Une délégation du Conseil Général se rendit à Londres pour la cérémonie du mariage du prince Charles avec Diana Spencer. Le médaillon fut offert à la mariée le 21 juillet. A l’ouverture des cadeaux, la surprise fut grande lorsqu’on s ‘aperçut que Lady Diana était le sosie parfait de Brunissende de Foix. Dans la presse britannique, un seul journal, le Times, en fit mention, photos à l’appui, les autres revues n’en parlèrent pas, persuadées qu’elles avaient affaire à un canular. Le médaillon est aujourd’hui propriété personnelle du Prince de Galles.
Bertrand remonta la pente lentement. Ses divers travaux, son entregent, sa réputation d’homme de terrain attirèrent l’attention du pape Boniface VIII qui avait besoin d’un juriste confirmé, rompu au droit féodal français et capable de servir d’intermédiaire entre les deux royautés les plus puissantes d’Occident. Il fut nommé Archevêque de Bordeaux. Il n’avait pas quarante ans.

L’ARCHEVEQUE DE BORDEAUX

Le 23 décembre 1299, Bertrand prit possession de l’Archevêché de Bordeaux. Il avait atteint ce poste tant convoité grâce ses qualités humaines et à de hautes relations, forgées lors de ses nombreux voyages. Dès le début, il sut se concilier les bonnes grâces du roi d’Angleterre qui était aussi Duc de Guyenne par sa vassalité avec le roi de France. Rompu aux sciences juridiques, Bertrand parvint à conserver en équilibre stable les liaisons entre les deux monarques. Un seul point noir, l’Archevêque de Bourges, le redoutable Gilles Colonna, sans doute jaloux de son âge, lui créait régulièrement des difficultés au sujet de la primatie d’Aquitaine. Ces contrariétés en elles-mêmes n’inquiétaient pas Bertrand outre-mesure, mais il s’aperçut qu’elles étaient à l’origine de douleurs sournoises à l’estomac et aux entrailles. Ses physiciens lui établirent un régime alimentaire ainsi que de saignées régulières qui n’apportèrent aucune amélioration. Lorsque survenaient ces douleurs, il se remémorait le repas avec les moines, le jour funeste où sa vie avait basculé.
L’été de l’année 1300, il décida de se retirer quelque temps en son château familial de Villandraut. Il avait des travaux à préparer, mais il pensait surtout que l’air de son cher pays lui apporterait le soulagement du corps et surtout le repos spirituel qui lui permettrait de chasser les images de Brunissende qui le troublaient la nuit. C ‘était une saison magnifique, l’alternance de soleil et de fines pluies transformait sans cesse le paysage. Comme à son habitude, très tôt le matin, un livre à la main, Bertrand sortit de la cour principale du château et s’avança dans le parc. Perdu dans ses pensées, il fut saisi et paralysé par ce qu’il trouva devant lui. Un cavalier se tenait là, à dix pas de lui, immobile et magnifique. Bertrand n’était pas homme de guerre, mais cet homme à cheval avait quelque chose de magique, d’irréel. Monté sur un superbe destrier dont les naseaux fumaient légèrement dans la brume matinale, le chevalier, droit et noble, laissait tomber son manteau blanc sur la croupe de sa monture. Sur ce manteau, une croix rouge. Bertrand entendit un murmure derrière lui, ses gens de maison étaient sortis, admiratifs. Le cavalier souleva la visière de son heaume… Bertrand savait déjà qu’il s’agissait de Oddon. Ce dernier inclina légèrement la tête en guise de salut et pour la première fois, fit entendre sa voix : La famille du Comte de Périgord quitte Bordeaux ce jour pour rentrer en son château. Il vous est demandé gîte, couvert et prières pour la comtesse, deux dames d’honneur, six gens d’armes et un chapelain.
La voix était forte et assurée, une voix de commandant d’armes. Elle ne demandait pas, elle prévenait. Bertrand n’osait y croire, il allait revoir Brunissende ; son cœur commença à battre plus fort. En essayant de cacher son émotion, il s’entendit répondre :
– J’offre ma demeure à la comtesse et à sa suite, ma chapelle sera la leur, le service d’écurie offrira soins et repos aux chevaux.
Le templier fit un signe de tête, baissa la visière et tira sur la bride pour faire tourner son cheval. Sans un mot, il partit au trot. Bertrand se retourna, une dizaine de personnes, cuisiniers, valets, servantes regardaient s’éloigner le cavalier.
Le soleil se couchait lorsque la chariote fit son entrée escortée par quelques cavaliers. Bertrand avait donné des ordres à ses gens. Le feu avait été allumé dans la grande salle, moins pour chauffer que pour permettre aux vêtements de sécher. Une pluie fine tombait mais la température restait agréable. L’ecclésiastique portait sa robe violette et était face à la cheminée lorsqu’un valet ouvrit la grande porte. Il compta mentalement quelques secondes avant de se tourner. Elle était là, immobile derrière lui. A nouveau, il sentit son visage s’empourprer. Elle était vêtue d’une robe en lin à lacets, à manches larges et portait une coiffe de toile fine qui couvrait une partie de sa tête. Si la coiffe ajoutait une certaine dureté à son visage, elle restait la même, conforme à ses rêves. Ses yeux inoubliables le fixaient ; elle fit une génuflexion et tendit la main pour baiser l’anneau ; Bertrand la lui saisit et la porta lentement à ses lèvres. Ils restèrent ainsi un moment, debout l’un face à l’autre, respirant leur présence. Elle rompit le silence :
– Je remercie l’archevêque de Bordeaux, seigneur de Villandraut, de recevoir mes gens.
– Je remercie Dieu d’avoir mis ma demeure sur votre route.
La douceur du jasmin envahit la pièce.
Un repas leur fut servi dans cette même salle ; il se déroula presque en silence, aucun ne semblant vouloir aborder un sujet grave. Il la questionna par politesse sur ses parents, sa nouvelle vie, son mariage. Elle répondit des généralités sur le même ton. Son mariage avec Hélie VII Talleyrand, Comte de Périgord, apportait une alliance non négligeable avec la famille de Foix-Béarn. Oui, son mari avait considération et respect pour elle, elle agissait donc en épouse aimante et soumise. Ce ne fut qu’à la fin du repas, au moment de se séparer pour rejoindre leurs chambres respectives que Brunissende chuchota :
– J’ai attendu un signe pendant des mois, il m’a été remis le lendemain de mes noces.
Brunissende était un être à part, peut être intemporel, elle avait une façon bien à elle de regarder les gens, comme si elle devinait leurs pensées. De grands yeux innocents mais un regard profond… La pluie avait cessé. La lune éclairait le lit de Bertrand à travers la fenêtre ouverte. Il ne trouvait pas le sommeil mais au moins il ne ressentait pas de douleur aux entrailles.
Le lendemain matin, le palefrenier annonça qu’une roue de la chariote présentait des faiblesses, une réparation s’avérait nécessaire et la journée ne serait pas de trop. Secrètement heureux, Bertrand renouvela son hospitalité.
L’archevêque consacra la journée à recevoir secrétaires et clercs, seigneurs anglais d’Aquitaine dont les affaires ne pouvaient souffrir de retard. On lui rapportait nouvelles des différends entre Boniface VIII et Philippe le Bel. Contrairement à son habitude, Bertrand faisait asseoir ses visiteurs alors que lui­ même restait debout. Il en profitait, tout en devisant, pour passer devant la grande fenêtre dans l’espoir d’apercevoir là-bas, dans le parc, la silhouette de la comtesse avec ses dames. Et le soir arriva enfin. Dans la grande salle, le feu était éteint car la nuit s’annonçait chaude en ce mois de juillet. Bertrand se tenait à un bout de la table, un valet était venu le prévenir que la chariote serait prête le lendemain. Il essayait d’oublier sa tristesse car il savait que c’était un sentiment susceptible de provoquer encore des douleurs. La porte s’ouvrit et Brunissende entra. Elle était vêtue d’une robe verte dans la même forme que celle de la veille, avec un ample décolleté. Une coiffe blanche cachait ses cheveux, les côtés de son visage et son menton. Elle aurait pu être reine, elle en avait le port et la noblesse. Elle avança vers lui de son pas lent, dans un discret balancement des hanches, au milieu d’effluves de jasmin. Bertrand ne put s’empêcher de la comparer à une statue de déesse grecque. Son sourire arracha un frisson de plaisir à Bertrand. Quel beau visage, ce sourire, ces dents blanches. Il voulait lui en faire compliment mais sa formation religieuse ne l’avait pas préparé au badinage. Les valets vinrent servir. L’un comme l’autre parlèrent peu car s’ils n’avaient plus aucun doute sur leurs sentiments respectifs, leur éducation les empêchait d’en faire état. Le repas se déroula dans une ambiance feutrée mais impersonnelle. Bertrand était conscient que chaque seconde qui passait les rapprochait de leur séparation. Brunissende orienta la conversation :
– Est-il vrai que vous souffrez des entrailles ?
– Le Périgord en parle déjà ?
répondit Bertrand en essayant de plaisanter, mais curieux. Non, bien sûr. Oddon m’en a fait part. Il faut que vous sachiez que la vie d’Oddon a été des plus riches en Orient. Il a participé aux plus grandes batailles, il a étudié l’hébreu et l’arabe, il est très versé dans certaines sciences dont les mystères, s’il les révélait, l’enverraient tout droit au bûcher.
– Je ne dirige pas l’inquisition. Voulez-vous dire qu’il peut prédire l’avenir ?
– Il reçoit seulement des images qu’il interprète. Je suis la seule personne à qui il ne confie pas les secrets qui me touchent. En ce qui vous concerne, il connaît vos tourments et un autre évènement à venir. Il vous en tiendra parole s’il le veut.
– Ne tient-il pas des mots de bonne femme qui plaisent tant sur les marchés ?
– Surtout pas. Vous souvenez-vous du jour où nous nous vîmes pour la première fois ?
– Comment pourrais-je l’oublier ?
– Ce jour là, mon cœur a fait son choix dès que vous avez franchi la porte. Je m’en suis ouvert à Oddon et je pense qu’il a fait en sorte que je prenne la place de ma mère, j’ai ainsi goûté intensément chaque seconde près de vous.
Ainsi, elle avouait ses sentiments. Plus que tout au monde, il désirait cette femme mais d’un amour sans entraves, il voulait pouvoir crier au monde qu’il l’aimait. Mais je suis archevêque, se dit-il, l’une des personnes les plus puissantes de l’Aquitaine et même de France, je ne peux tromper ces gens qui m’estiment et me respectent. Je ne peux déshonorer un homme qui a pris épouse en toute confiance, Je ne peux… Comme si elle lisait dans ses pensées, elle se leva de table et lui dit :
– Votre âme est en lutte avec elle-même. Je ne veux pas devenir la source de vos maux. Que votre nuit soit douce !
Sans attendre, elle se dirigea vers la porte. Bertrand se dit qu’il allait la rappeler, lui courir après, lui interdire de sortir, la prendre dans ses bras… Quand la porte se referma, Bertrand était toujours assis.
Ce n’était pas la chaleur de la nuit qui empêchait Bertrand de trouver le sommeil. Les douleurs qui d’habitude le tenaillaient étaient absentes. Curieusement, il se sentait bien à part une oppression qui le rendait terriblement malheureux.
J’aurais dû… J’aurais dû…
C’est par haine de ces mots que maintes fois, il remettait décision. La lune l’éclairait à travers la fenêtre. Elle projetait une couleur bleutée dans la chambre. Bertrand s’assoupit. Il ne savait pas s’il dormait encore lorsque quelque chose le mit en éveil. Un frôlement subtil… Le jasmin… Il ouvrit les yeux et la lueur de la lune l’inonda. Il ne distinguait pas la fenêtre, une silhouette se tenait entre elle et lui. Hésitant entre rêve et réalité, il se souleva légèrement sur son lit. Le clair de lune entourait la silhouette ; Brunissende défit lentement les lacets de sa chemise qui chuta brusquement, dévoilant sa nudité éclatante. La lune irradiait son corps parfait, des reflets bleus s’accrochaient à ses seins, ses hanches. Il entendit un murmure, comme dans un songe :
– Je t’offre la barque pour traverser le ruisseau d’amour.
Elle se glissa dans le lit.
Cette nuit-là, Bertrand se rapprocha du paradis. Comment avait-il pu vivre autant d’années sans côtoyer ces êtres « malfaisants » que sont les femmes ? Son éducation dans ce domaine se limitait au sortir de l’adolescence, à Bologne, des aînés l’avaient entraîné dans un bourdeau où une grossière ribaude, édentée et sale, s’était chargée de le dégoûter pour toujours. En cette nuit d’été, il découvrait la force de l’amour dans les bras d’une femme aimante et douce, la chaleur d’un corps blotti contre le sien, l’odeur envoutante de ce corps qui arrache le plaisir, qui l’extirpe du plus profond de l’être dans un vertige sans nom. Brunissende l’entraînait dans un monde dont il ignorait l’existence même, un monde prohibé parce que porteur de plaisirs condamnés. Ce ne fut qu’au petit matin que les deux amants, repus, s’endormirent. Bertrand sursauta. Avait-il rêvé ? Il palpa la couche à l’endroit où dormait Brunissende. Personne. Elle était assise au bord du lit. Elle avait revêtu sa chemise et le regardait, souriante. Ses cheveux longs tombaient en cascade sur ses épaules, deux légers cernes soulignaient ses yeux, son visage respirait le bien-être. Il tendit brusquement les bras vers elle pour la saisir, elle l’arrêta. Non, mon doux sire, il va bientôt être l’heure où mes dames me réveillent. Il ne serait pas séant qu’elles ne me trouvent point. Je dois m’y rendre. Mes gens se mettront en route très tôt, je vous prie d’éviter les adieux. Bertrand tenta de se lever. Brunissende posa la main sur sa poitrine pour le retenir. Point n’est besoin de parler ; j’ai épousé par devoir mais j’ai aimé par passion et en une seule nuit, vous avez empli ma vie. J ‘ai espoir que vous n’en aurez regrets et qu’amitié vous me garderez. Adieu. Elle embrassa rapidement ses deux mains jointes et sortit de la chambre.
Le trouble qui étreignait Bertrand l’empêcha de se lever. Quand enfin il récupéra ses esprits, il se précipita dans l’escalier et surgit sous le porche au moment où chariote et escorte passaient devant lui. Il avait revêtu à la hâte sa soutane violette ; il resta debout, regardant les derniers chevaux de l’escorte s’éloigner. Le bruit de leurs sabots allait décroissant, au rythme de son espoir. Sa tête était vide, incapable de penser. Dans un état second, il se tourna pour entrer dans le château lorsqu’il lui sembla entendre le trot d’un cheval qui revenait. Il mit la main au-dessus de ses yeux pour se protéger du soleil levant et aperçut un cavalier qui se dirigeait vers lui. Oddon ! Ce dernier s’arrêta à dix pas, descendit de son cheval et s’approcha de lui. Deux pas seulement les séparaient. Une crainte diffuse s’empara de Bertrand. Oddon retira son heaume, son visage était impénétrable. D’un mouvement rapide, le templier mit un genou à terre, se saisit du bas de la soutane de Bertrand et l’embrassa d’un geste plein de ferveur. Il se releva aussitôt, couru vers son cheval, se mit en selle et repartit au galop. En temps normal, ce geste aurait plongé Bertrand dans une profonde réflexion. Pour saluer l’évêque et même l’archevêque, Oddon se contentait d’un vague signe de tête, il n’était pas sans ignorer que le protocole imposait aux religieux des marques extérieures de respect très précises. Bertrand se sentait trop las et trop abattu pour y réfléchir, même si Oddon lui avait fait la révérence réservée au pape.

LE RECIT DE MORESTEL

La litière ralentit et les cahots augmentèrent. L’évêque d’Avignon se réveilla en sursaut, balloté sur son siège. Les braises fréquemment renouvelées diffusaient une chaleur bienfaisante. Monin, le capitaine de l’escorte, chevauchait à côté de la litière, il cria :
– « Saint Père, il y a beaucoup de pierres pour consolider le chemin, nous sommes sur les étangs de Charray.  Nous serons à Morestel pour le repas, comme prévu ! »
L’évêque se sentait un peu gêné de s’être assoupi en présence du pape. Son âge le forçait à prendre du repos à la moindre occasion. Il scruta Clément V, attendant une explication.
– « Nous arrivons à Morestel, Duèze. Ce n’est pas cette ville qui m’a fait quitter le concile au milieu des travaux, ce n’est pas non plus le roi Philippe avec ses menaces. Mais puisque nous y sommes, nous en profiterons pour régler les quelques problèmes en suspens de ce côté du Rhône. Les dignitaires et les seigneurs solliciteront audiences, indulgences et bénéfices. Je recevrais les plus hauts quémandeurs dans l’après-midi, vous verrez les autres demain. »
– Etes-vous souffrant, Saint Père ?
s’enquit l’évêque
– Je remercie le Tout Puissant de m’épargner quelques heures encore. Demain, tôt le matin, je quitterais Morestel avec un palefroi et une escorte réduite.
– Vous allez chevaucher ? Vous n’y pensez pas !
Clément l’apaisa de sa main levée :
– Je ne vais parcourir que deux lieues tout au plus, je me rends dans un hameau nommé Saint-Victor. Je vous préciserai l’endroit le moment venu.
– Mais que peut donc vous attirer dans…
Clément leva à nouveau la main :
– Je ne puis répondre, Duèze, je vous ai mandé de m’accompagner car, outre vos qualités de chancelier, vous êtes un homme d’expérience et surtout de confiance. Dieu me met à l’épreuve et j’ai besoin de votre soutien charitable.
Une clameur s’éleva, le cortège entrait dans Morestel. Le pape tira le rideau et salua la foule massée le long de la route. Morestel avait été prévenue la veille de l’importante visite qui honorait la ville. Des bœufs, des agneaux, des lapins, des pintades furent sacrifiés pour le gigantesque banquet en l’honneur du souverain pontife, des vins de Bourgogne, d’Anjou coulèrent en grande quantité. Les audiences furent éprouvantes, quiconque voulant approcher le pape se trouvait une bonne raison ; l’évêque d’Avignon, aidé de religieux dauphinois faisaient office de filtre, malgré cela, le pape ne se ménagea pas. A la fin de l’après-midi, une douleur diffuse dans le ventre commença à se manifester. Clément savait ce que cela signifiait, une crise allait survenir d’un moment à l’autre. Pour essayer de l’oublier, il pensa à Villandraut et à Malaucène, près d’Avignon où il aimait séjourner. Il se leva et quitta la grande salle des audiences accompagné de Jacques Duèze. Ce dernier le laissa dans les appartements mis à sa disposition et retourna dans la grande salle.
Clément s’assit près de la cheminée sur un large fauteuil et savoura le calme.
Un brouhaha se fit entendre à l’extérieur. Il tourna la tête vers l’entrée, le loquet se soulevait. La tête de Monin le capitaine apparut.
– Saint Père, un homme sollicite une audience, il a d’importantes révélations à faire.
Clément soupira. Il avait l’habitude des subterfuges utilisés pour lui arracher un entretien. Il ne pouvait se permettre d’accepter chaque fois, une vie entière n’y suffirait pas. Manin ajouta :
– Il insiste et dit que l’évêque d’Avignon lui a assuré que vous le recevriez.
Si Duèze donnait son acceptation, ce devait être important. Clément fit un geste de la main, le langage de ses mains expressives était connu de son entourage, celui-ci voulait dire « je vais le recevoir en attendant ». Un homme fut introduit dans la pièce, solidement maintenu par deux gens d’armes. C’était un soldat, officier certainement. Il était désarmé. Sous la surveillance des deux hommes, l’inconnu se jeta aux pieds de Clément et baisa sa robe. Merci, Très Saint Père, merci.
– Quelle est votre demande, mon fils ?
– Je voudrai que Votre Sainteté me délie d’un serment que je fis jadis.
– Est-ce pour cette raison que vous avez bravé mes gens d’armes au risque de vous faire meurtrir ? N ‘y a t’il pas dans votre paroisse quelque chapelain …
– Si, si, Saint Père, reprit le soldat.
Il devait avoir dans les vingt-cinq ans, de noble naissance assurément, il portait une cote de mailles dont il avait rabattu vers l’arrière la cervelière. De sa main gauche, il tenait par habitude le fourreau de son épée confisquée. Il avait toujours un genou au sol, il leva son visage, essayant de mettre de l’ordre dans ses idées. Le pape fit signe aux gens d’armes de sortir. Je m’appelle Jean de Roussillon, fils d’Hugues de Roussillon, seigneur du Bouchage. J’appartiens au seigneur de Quirieu en son château dont j’ai la charge de lieutenant de sa garde. Le débit était rapide mais clair. Il continua  :Il y a six ou sept ans, je n’étais que bachelier au château de Quirieu. C’était le soir, j’étais affecté chef de garde aux remparts lorsque des cavaliers escortant un chariot nous ont hélés près du pont levis. Le fait n’était pas rare, mais nous fûmes surpris, une fois entrés, de constater qu’il s’agissait de templiers. Clément, sans cacher son intérêt, se pencha en avant :
– Prenez ce siège, mon fils, si votre histoire doit durer. Il désigna le fauteuil face à lui.
– Je n’ose, Saint-Père…
– Faites, vous dis-je, nous sommes seuls.
Jean de Roussillon s’assit timidement sur le bord du fauteuil. Voyant le pape attentif, il reprit son récit.
– « C’étaient donc des templiers, six en tout. Deux chevaliers, trois sergents et un chapelain. Ils accompagnaient un chariot recouvert de paille tiré par deux chevaux, lui-même suivi de quatre chevaux de trait de relais. Ils nous ont déclaré se diriger vers l’est et nous ont demandé l’hospitalité pour la nuit. Naturellement, le seigneur a accepté d’héberger ces moines, il a même invité à sa table les deux chevaliers. Eh bien, à notre grand étonnement, ils ont refusé très courtoisement et ont préféré passer la nuit dans l’écurie, près du chariot. Leur présence était plus que singulière car d’habitude les templiers qui voyagent s’arrêtent toujours dans une commanderie ou une ferme templière. Ils y trouvent plus surement nourriture, chaleur et prières. »
– Je sais cela, mon fils, avez-vous souvenir de la date de cette nuit ?
– Oui, je m’en souviens très bien, c’était à la saint Wilfrid, en 1307. Lorsque mon tour de garde a pris fin, je me suis procuré quelques miches de pain, des pâtés et quelques bons morceaux de bœuf… oh, mais j’avais l’autorisation de mon seigneur, je vous assure. Et, je suis allé les leur porter aux écuries. C’était heure de matines et tous étaient agenouillés face au chariot et priaient à la lueur de la lune. Ils ne m’ont pas entendu arriver, j’ai fait silence et respecté leur prière. Ils avaient retiré la paille et j’ai pu voir deux grands coffres dans le chariot. Ma présence a paru les contrarier malgré la nourriture, aussi je les laissai. Au matin, ils ont fait requête que deux d’entre eux puissent demeurer deux jours de plus, car en passant le Rhône, les fièvres s’étaient emparés d’eux et ils avaient besoin de repos. J’avais d’ailleurs remarqué leur pâleur.
– Ils venaient donc de France, l’interrompit le pape, ont-ils dit de quelle région ?
– Ils n’ont rien dit à quiconque de cela, mais j’ai surpris malgré moi une conversation. Ils étaient partis de Payns depuis plusieurs jours. Je ne sais où se trouve ce pays.
– Continuez, mon fils,
dit le pape de plus en plus intéressé. Il croisa ses deux mains à la hauteur du nombril, d’un geste qui pouvait paraître anodin mais qui avait pour but de soulager sa douleur.
– Le chevalier et le sergent malades ont accepté des soins en chambre. J’ai accompagné les autres car ils avaient émis le souhait de trouver une maison et où ils pourraient attendre le rétablissement de leurs frères. Ils pouvaient rester à Quirieu ! Bien sûr, nous admirons cette chevalerie que représente l’Ordre du Temple et à de nombreuses reprises nous avons proposé de les garder, mais en vain. Je suis donc parti avec eux pour les mener vers une maison non habitée pouvant les abriter, eux et leur chariot.
Le jeune homme se tut.
– Et où donc les avez-vous menés ?
dit le pape, ne sachant plus trop où voulait en venir Jean de Roussillon
– A Saint-Victor, Saint Père, à la tour de Macon.
– Continuez, insista le pape.
– Le chariot nous a causé moultes difficultés pour parvenir à la tour qui se trouve au sommet d’une colline. Il avait beaucoup plu en ce mois d’octobre, il a fallu atteler tous les chevaux pour le tirer, mais il s’est mis de travers du chemin et la roue a été faussée. Les coffres étaient très lourds, cela a été grande peine pour rejoindre l’écurie. Il pleuvait comme pis de vache, j’ai dû rester avec eux espérant pouvoir m’en retourner vers Quirieu au matin. Pendant la nuit, malgré le vacarme de l’orage, j’ai entendu les discussions tourmentées entre le chevalier et le chapelain. A leurs dires, ils étaient les gardiens du plus grand secret de l’humanité. Très Saint-Père, je vous rapporte leurs paroles comme elles ont été prononcées. D’après eux, leurs vies ne comptaient pas, ils devaient faire en sorte que les deux coffres soient préservés des non-initiés. Ils ne savaient pas que je les entendais, j’ai compris que l’un des coffres contenait une fortune immense, inimaginable et que l’autre coffre était encore plus précieux. Au matin, le chapelain m’a réveillé, il m’a fait agenouiller et jurer de ne jamais parler de ce que j’avais vu ou entendu sous peine d’excommunication et de damnation éternelle. J’ai donné ma parole, et il a ajouté que la seule personne qui pourrait me relever de ce serment serait le pape lui-même. Comme je vous l’ai dit, au matin, je m’en suis retourné à Quirieu, laissant mes templiers à la tour de Macon. Le soir même, un nouveau templier s’est fait connaitre au pont levis du château, a mandé à parler à ses frères. Ils se sont entretenus et le nouveau templier a emmené avec lui les deux malades, sous la pluie, à cheval. Quelle cause les faisait fuir
Clément réfléchissait, abasourdi par ces révélations. Une hypothèse commençait à s’échafauder dans son esprit, mais il lui fallait encore réfléchir .Il regarda le jeune lieutenant et se prépara à lui donner les paroles de paix qu’il attendait.
– Je n’ai pas terminé, Très Saint Père, fit Jean, certain de son effet.
Le regard du pape le contraint à continuer.
– Quatre jours plus tard, je suis revenu à Saint-Victor. A quelques coudées de la tour de Macon, j’ai vu s’éloigner au loin mes templiers, nous avons failli nous croiser à peu de temps près. J’aurais bien voulu leur souhaiter bonne route, mais ils étaient déjà trop loin. Je me suis dirigé vers la tour. A l’intérieur, une bourse avait été posée sur la table, en paiement de leur séjour. Les templiers savent vivre ! Mais une autre surprise m’attendait.
– Quoi donc, mon fils,
fit le pape en se disant que le jeune homme savait ménager ses effets.
– Je me suis rendu à l’écurie pour soigner mon cheval et là dans le fond, abandonné, se trouvait le chariot, le chariot des templiers avec une roue cassée.
Clément se laissa aller en arrière, pétrifié, cela ne pouvait signifier qu’une chose, les deux coffres se trouvaient toujours à la tour de Macon.
– Oui, Très Saint Père, les templiers sont partis sans les coffres et je connais le terrain, il leur était impossible, compte tenu de la pluie et de la boue, d’amener un autre chariot, en admettant qu’ils en aient eu un.
– Eh bien, vous avez fouillé la tour et qu’avez-vous trouvé ?
– Rien, absolument rien !
– Si cette demeure n’est pas immense, ils sont forcément quelque part.
– Oui, Très Saint-Père, laissez-moi vous narrer : J’étais enfant lorsque mon grand-père fit construire la tour. Elle est édifiée sur une petite colline dont la terre a été rapportée de la plaine. On peut penser que c’est sur ce gros tas de terre qu’on a construit la tour dont le but premier était de permettre de voir au loin pour se prémunir des armées de brigands. Mais il aurait fallu des années pour que la terre se tasse afin de pouvoir y construire une bâtisse aussi lourde, sous peine de voir y apparaitre des fissures. Or, aucune fissure n’est visible, rien n’a bougé depuis plus de trente ans.
– Que voulez-vous dire ?
– J’ai assisté à la construction, la tour a été édifiée sur la roche et ce n’est qu’après que l’on a amené la terre pour recouvrir en partie le bas de la tour.
– Voulez-vous dire qu’on a caché la partie basse, transformé ce qui était un rez-de­ chaussée en sous-sol ?
– C’est cela même, il y a aussi un souterrain en pente légère qui évite l’accumulation d’eau en cas de fortes pluies.
– Votre grand père ou votre père auraient-ils pu trouver quelque trace ?
– Mon grand-père utilisait la tour pour y retrouver quelque paysanne qu’il besognait, au grand dam de son épouse. Il y a dix ans qu’il est mort. Mon père n’a jamais voulu mettre les pieds dans ce qu’il appelait un bourdeau.
– Mon cher fils, je vous trouve bien guilleret pour quelqu’un qui nage dans l’ignorance !
– Je le suis, les templiers ont dû souffrir pour cacher les coffres pendant quatre jours, j’ai trouvé les rondins de bois utilisés pour les faire rouler. Leur travail de cache était honnête, mais ce sont des guerriers, pas des ouvriers.
– Et alors ?
– L ‘endroit où sont cachés les coffres était encore frais à mon arrivée, je n’y ai pas touché. J’ai laissé faire le temps qui a effacé les traces. Avec les années, je défie quiconque de les retrouver.
– Vous auriez pu…
– Non, Très Saint-Père, c’est trop grande affaire pour moi ; s’il s’agit d’un trésor, il est destiné à délivrer le Saint-Sépulcre, s’il s’agit d’autre chose que je ne puis nommer, je ne souhaite que votre absolution.
– Savez-vous écrire, mon fils ?
– Je sais lire, écrire et compter !
– Fort bien, sur cette table, mon notaire a laissé parchemins et plumes. Vous allez me faire un plan de la tour, des dépendances et du parc. Et là, d’une croix, d’une seule croix, vous marquerez l’emplacement des coffres.
Jean de Roussillon se leva et, se penchant sur la table, se mit à griffonner.
Clément s’adossa dans son fauteuil et essaya de reconstituer l’odyssée de ces templiers. Il semblait évident que grâce aux relations que les templiers avaient tissées autour de leurs commanderies, ils savaient qu’une arrestation se préparait. Se sachant innocents peu de templiers prirent la fuite, mais les maîtres de Provinces, en Île de France, Normandie, Auvergne, Provence décidèrent par précaution de sauvegarder le numéraire et objets précieux, fruit des transactions commerciales, produit des activités bancaires et des dons. La commanderie de Payns, l’une des toutes premières commanderies créées en Occident, dans la ville même d’Hugues de Payns, fondateur de l’Ordre, était l’élément centralisateur des commanderies de Champagne, la plus riche province en terre de France. Nos templiers avaient donc l’intention d’emporter hors du royaume leur « trésor » afin d’échapper aux agents du roi. Ceux de Champagne prirent la route de l’Italie en évitant fermes et commanderies templières, comme ceux d’Île-de-France choisirent certainement les Flandres ou l’Angleterre, ceux de Toulouse, l’Espagne. A Quirieu, le 12 octobre 1307, les deux templiers malades provoquèrent un contretemps, obligeant les autres à se regrouper dans une maison particulière. Le lendemain, un templier isolé les avait prévenus que les arrestations avaient commencé et qu’il fallait au plus vite quitter France et Dauphiné. Le lourd chariot les ralentissait, d’autant plus hors d’état de rouler et la seule solution consistait à cacher les coffres pour les préserver. Si l’on peut assurer sans risque qu’un coffre renfermait une immense fortune, que pouvait contenir le deuxième coffre ? S’il venait de Payns, il pouvait être âgé de près de deux siècles, à l’époque où Bernard de Clairvaux, Saint-Bernard, entretenait des relations étroites avec les templiers puisqu’il fut aussi à l’origine de leur règle. Ce religieux célèbre étudiait avec soin les textes que lui rapportaient les templiers, s’entourant d’intellectuels juifs qui procédaient aux traductions. Clément n’osait même pas penser à l’Arche d’Alliance, celle qui fit s’écrouler les murs de Jéricho, enfouie dans le tombeau du temple de Salomon et qui disparut mystérieusement…
Jean de Roussillon s’approcha, tenant le parchemin dans ses mains, il le donna au pape. C’était un croquis fort simple mais très clair. Une seule croix y figurait. Clément hocha la tête, satisfait.
– « A genoux, mon fils, » dit le pape d’une voix solennelle. Moi, pape Clément, par la volonté de Dieu, je vous délivre du serment que vous fîtes autrefois. Toutefois, les circonstances exceptionnelles qui vous ont amené à cette promesse ne sont pas éteintes, aussi, je vous engage à jurer que jamais, je dis bien jamais, vous ne répèterez les mots prononcés ici, ni ne révèlerez à quiconque l’emplacement des coffres et que vous-mêmes y renoncerez. Vous allez prêter serment sous peine de mettre votre âme en péril. Ne faites pas ce serment à moins d’être capable de mourir plutôt que de vous parjurer.
– J’en fais le serment, Très Saint Père, que l’enfer soit ma demeure éternelle si je le trahis.
– C’est bien, mon fils. Maintenant, que diriez-vous de seconder Monin, le capitaine de ma garde ? Si la fonction vous sied, vous devrez vivre en Avignon.
A genoux, Jean de Roussillon n’en croyait pas ses oreilles, le pape le prenait sous sa protection, Avignon capitale de la chrétienté. Il balbutia :
– C’est mon vœu le plus cher, mais le seigneur de Quirieu …
– Sera indemnisé, n’ayez crainte, vous serez relevé de votre vassalité.
Clément se rejeta en arrière sur son fauteuil, se disant que l’éloignement de Saint-Victor serait bénéfique à ce jeune homme, écarté des tentations.

LA TOUR DE MACON

Lorsque tomba la nuit et que Clément se surprit enfin seul dans la somptueuse chambre réservée, il laissa aller son corps au repos, tout en sachant que le sommeil serait long à venir. Comme lors de nombreuses nuits, des images se présentaient à lui, des images qu’il tentait de rejeter comme pour se persuader qu’elles n’avaient jamais existé. Et pourtant, enfoui au plus profond de son être, le souvenir d’un corps parfait se tordant de plaisir et gémissant de bonheur s’imposait douloureusement. Quelle raison l’amenait dans cette ville ? Trois jours auparavant, à Vienne, alors que se clôturait une session du concile, un cardinal avait prévenu le pape qu’un chevaucheur apportait un message. Le protocole prévoyait que tout message était pris en compte par le service courrier de la curie qui en faisait synthèse pour le transmettre au pape si nécessaire. Ce fut l’insistance du messager qui fut rapportée au pape et qui le décida à poser la question :
– « A qui appartient ce chevaucheur ? »
– Très Saint Père, il porte les couleurs du Comte de Périgord ! »
Clément en oublia sa douleur aux entrailles et à la surprise générale, cria :
– Qu’il entre !
Un jeune bachelier fut introduit. Il se prosterna devant lui, tête baissée et tendit la main tenant un message. Un secrétaire intervint pour ouvrir le pli. Comme à son habitude, Clément leva la main. Il décacheta lui-même la missive. Il crut rêver…  Le parchemin sentait le jasmin. L’écriture était fine et appliquée. « A sa Sainteté Clément V, pape par la volonté de Dieu. Nous nous trouvons par cette divine volonté en pays du Dauphinois jusqu’au premier jour du printemps et prions tous les jours pour votre salut. S’il survit quelque amitié après de longues années, il nous serait inespéré de vous y rencontrer, j’en fais la supplique. Quentin y pourvoira. »
C’était signé « B ». Clément essaya de maitriser le tremblement de ses mains. Baissant les yeux vers le bachelier, il lui demanda :
– Comment vous nomme-t-on ?
– Quentin, pour vous servir, Saint-Père.
Le valet se tenait près de lui et répétait tout bas :
– « Très saint Père, réveillez-vous, votre palefroi est prêt. »
La nuit avait été interminable, le sommeil n’était venu qu’au petit matin.
En 1305, aussitôt qu’on lui avait apporté la nouvelle de sa nomination de souverain pontife, il avait eu toutes les peines du monde à ne pas s’arrêter chez le comte de Périgord dans sa tournée du sud-ouest. La décence l’en avait empêché. Il se souvint qu’à la place, il avait rendu visite à Gilles Colonna, l’archevêque de Bourges avec qui il avait un différend au sujet de la primatie d’Aquitaine. Un pape se déplace avec une suite nombreuse, aux frais du dignitaire qui reçoit. Lorsque Clément repartit, l’archevêque de Bourges était ruiné.
– « Très saint Père, réveillez-vous, votre palefroi est prêt. »
Clément se leva, aussitôt les valets de chambre surgirent avec les « brailles de chevauchée ». L’escorte attendait à l’extérieur, les chevaux impeccablement alignés, lances hautes. En tête, se tenait Monin. Quentin était derrière lui. Le cortège se mit en route, quittant la ville par une porte secondaire, précédé des deux cavaliers qui ouvraient la route. Dès que la campagne fut atteinte, Quentin prit la tête. Le soleil était levé depuis une heure, les paysans travaillaient aux champs, se décoiffant au passage du cortège sans se douter de l’identité de celui qu’ils pensaient être un seigneur. Clément appréciait de pouvoir chevaucher, il n’en avait guère l’occasion depuis son adolescence. Monin, prudent, lui avait attribué un cheval très doux et maniable. Clément piqua légèrement sa monture pour rejoindre le bachelier Quentin. Le reste de la troupe demeura dix pas en arrière. Quentin n’avait pas dix-huit ans, le duvet au menton, à la fois honoré mais intimidé de voyager près du pape, il répondait à toutes ses questions. Il était le dernier d’une famille nombreuse, fils d’un baron du comte de Périgord. Ce dernier avait bien voulu le prendre à son service comme bachelier. Il avait espoir d’être écuyer un jour et pourquoi pas, chevalier. Son rêve, depuis toujours, était d’entrer au Temple, son modèle de chevalerie.
– « Au service de monseigneur le comte, j’ai connu frère Oddon, un vénérable templier. J’avais pour cet homme amour filial et respect infini ».
– J’avais… ? reprit Clément
– Hélas, oui, répondit Quentin doucement, Frère Oddon n’est plus. Il a pu échapper aux persécutions du roi Philippe. Quand il a senti sa dernière heure venir, il a souhaité retourner dans son pays. Madame la comtesse a tenu à l’accompagner.  Ce fut un long voyage, il a insisté pour le faire à cheval, ce n’est qu’après Vienne qu’il a accepté de continuer dans une chariote. Il repose à Vézeronce dont il était le seigneur avant de tout abandonner pour se faire templier.
Ainsi c’était la mort de Oddon qui menait Brunissende dans ce pays. Elle en avait fait la promesse et l’avait tenue.
– Où nous emmène cette route ? demanda Clément
– Nous nous rendons à Saint-Victor, à la tour de Macon, propriété de Hugues de Roussillon, cousin de Oddon, c’est là que j’ai pour mission de vous conduire.
– La tour de Macon ! Quelle extraordinaire coïncidence mêlait Brunissende au secret des templiers ? Les voies de Dieu…
– Tenez, la voilà !
De son doigt pointé, il désignait une maison forte au sommet d’une belle colline. La forte déclivité obligea les cavaliers à piquer les chevaux pour gravir la pente embourbée. Ils arrivèrent au pied de la tour à laquelle était adjoint un bâtiment sans doute destiné à abriter cuisines, dortoirs et écuries. Le bâtiment en L était éclairé par le soleil et les murs épais renvoyaient la chaleur. Une demi-douzaine d’hommes en armes attendaient dans la cour et s’inclinèrent devant le pape. Clément descendit de cheval, rabaissa sa robe blanche, coiffa sa toque et pénétra dans la tour par une porte ogivale. Son cœur battait à tout rompre. La pièce était partagée en deux, une flamme agréable brûlait dans la cheminée. Une dame de compagnie vint à lui et fit une profonde révérence.
– Sa seigneurie implore le pardon de votre Sainteté, Madame la comtesse s’est rendue à l’église de Saint-Victor comme à l’accoutumée, ignorant votre jour et heure d’arrivée. Elle sera de retour bien avant que le soleil ne marque midi.
Après douze ans de silence, il pouvait attendre encore un peu.
– Je suis bien aise de vous revoir après tant d’années, reprit la dame de compagnie.
Clément lui jeta un regard interrogateur.
– Je suis au service de la comtesse depuis ses épousailles. J ‘ai eu l’honneur de séjourner à Villandraut jadis.
Il la regarda à nouveau, cherchant un sens caché à ses paroles. Il n’y avait pas de malignité dans ses yeux. Elle se retira sans tourner le dos et sortit de la pièce. Elle avait laissé quelques comestibles, du vin et de l’eau sur une table. Clément contempla l’espace où évoluait Brunissende depuis quelques jours, il effleura de sa main les pierres, le contour des ouvertures, essayant de trouver une trace de son existence dans le moindre objet. Il avait plaisir à imaginer Brunissende évoluer dans cet espace, contempler la campagne, broder en devisant avec ses dames. Une fenêtre fermée lui renvoya son image. Certes, il n’était plus le fringant archevêque de trente-six ans, la bonne chère avait un peu empâté son corps et ses cheveux clairsemés avaient blanchi. Malgré cela, sa haute taille et un maintien digne lui conféraient une certaine séduction de majesté. Brunissende devait avoir…Voyons, quel âge ? La nuit de sa vie d’homme remontait à juillet 1300, elle avait donc dû atteindre trente-sept ans, presque l’âge canonique. Sans se l’avouer, il craignait un peu cette rencontre qui allait certainement à l’encontre de l’image sublime gravée dans ses souvenirs, le temps tue plus sûrement l’éclat de la femme. Et puis, depuis qu’il était pape, c’était un défilé ininterrompu de ses anciennes relations qui venaient solliciter avantages, bénéfices.
Il s’assit sur un large fauteuil près de la cheminée, face à la porte d’entrée. Ainsi, il la verrait le premier. Le confort du fauteuil, la demi-obscurité, l’agréable chaleur qui se dégageait de la cheminée eurent raison de la volonté de Clément. La nuit avait été trop courte pour une vie sous tension depuis le concile de Vienne. Il ne lutta pas, il s’endormit.
Le grincement des gonds le réveilla. Les deux battants de la porte s’ouvrirent, la lumière extérieure inonda la pièce, une silhouette apparut dans l’encadrement. Clément se souvint que toutes les apparitions qui brouillaient son esprit avaient lieu en contre-jour. Ce fut le cas. La silhouette encapuchonnée portait un long manteau et se tenait droite dans l’embrasure. La porte se referma aussitôt, plongeant la pièce dans la douce pénombre tamisée par les flammes. L’ombre s’approcha de Clément à pas lents, deux mains quittèrent la chaleur du vêtement et se mirent à défaire les lacets du col. Le manteau glissa vers le sol. Cette femme était celle qu’il avait quitté un matin de juillet, après la révélation prodigieuse d’une nuit d’amour. Le pape Clément laissait la place au jeune Bertrand. Celui-ci restait assis, fasciné, dévorant des yeux Brunissende devant lui. Elle ne bougeait pas, comme consciente de l’effet qu’elle produisait. Tout en elle était grâce et beauté, les années n’avaient pas terni son admirable visage ; les formes de son corps, atténuées par une robe d’hiver épaisse, gardaient l’extraordinaire jeunesse d’autrefois, la douce et merveilleuse souvenance qui jamais ne s’était altérée. Le parfum du jasmin fit frissonner Bertrand, Brunissende lui offrit son sourire, son immortel sourire illuminé par ses dents blanches. Elle parla la première, en esquissant une révérence.
– C’est grande félicité que de vous revoir, Saint Père.
Bertrand savoura la voix claire et mélodieuse avant de répondre.
– Je suis bien fortuné que le destin nous réunisse à nouveau. C’est grande tristesse que la perte de votre ami Oddon, je prierai pour lui.
– Je vous en serai grée, il avait pour vous haute affection.
Bertrand examinait attentivement Brunissende car ses yeux semblaient briller de larmes contenues. Il mit cela sur le compte de la perte d’un être cher. Mais Brunissende cherchait ses mots, comme bloqués dans sa gorge. Elle se dirigea vers un coffre, en tira une fiole et revint s ‘assoir sur le fauteuil face à Bertrand, bravant le protocole.
– Veuillez pardonner la liberté que je prends sur les convenances, mais les années se sont ajoutées aux autres années en attendant cet instant.
Bertrand fit un geste de la main, rien ne comptait hors de cette présence.
– Vous vous demandez pour quelle raison obscure je vous ai attiré dans cette tour isolée ? Certes, l’égoïsme de ma passion coupable envers vous est une cause, mais puisque le souvenir d’Oddon s’est manifesté, voulez-vous répondre à une question, Saint-Père ?
Bertrand se sentait gêné de s’entendre appeler ainsi, mais le beau visage était sincère. Il dit oui de la tête.
– Ressentez-vous des douleurs aux entrailles, de plus en plus fréquentes et de plus en plus fortes, douleurs qui surviennent même hors contrariétés ?
– Certes, oui, fit Bertrand interloqué, mais que…
– Avez-vous l’impression qu’un crabe vous pince furieusement l’intérieur et vous dévore la chair ?
– Oui, c’est cela même, répondit Bertrand, étonné par la précision de la comparaison. Elle lui tendit la fiole doucement, comme s’il s’agissait d’un objet précieux.
– Oddon avait préparé ce breuvage pour vous, les anciens Egyptiens l’utilisaient dans certains cas. Il ne peut en aucun cas guérir votre mal, mais il vous apportera un soulagement certain.
Très touché, Bertrand posa la fiole sur la table près de lui, embarrassé d’avoir eu à dévoiler ses ennuis de santé à cette femme incomparable. Il essaya de dévier la conversation en pensant à remercier la jeune femme.
– Et que peut le pape Clément vous offrir pour vous être agréable ?
– Détrompez-vous, Saint-Père, je n’avais pas intention d’échange en vous remettant le présent du templier, mais si votre grandeur peut influer ou améliorer le destin d’un être qui m’est cher, je vous en serai reconnaissante.
– De qui s’agit-il ?
– Mon fils Hélie, car je suis mère plusieurs fois, et je fonde maints espoirs dans ce garçon de onze ans qui a choisi le service de Dieu.
– Un choix excellent, est-il au séminaire ? Qu’attendez-vous de moi ?
– Il est au séminaire depuis quatre ans déjà et je souhaite qu’à certaines opportunités de sa carrière, quelqu’un puisse influer au mieux de ses désirs.
C’était bien peu de chose qu’elle demandait là, pensa Bertrand, car la réputation de népotisme du pape était mondialement connue, ses frères et ses neveux avaient été nommés à de hautes fonctions, ses sœurs et beaux-frères comblés d’honneurs. Si favoriser ce gamin pouvait emplir de bonheur sa mère, c’était bien peu de chose.
– Nous en ferons un évêque, lança Bertrand joyeusement,
indiquant ainsi que le destin de l’enfant était scellé. Il se sentait presque réjoui, mais décela que le visage de Brunissende s’était assombri, son beau visage semblait attristé, ses yeux brulaient de larmes retenues.
– Est-ce que la charge d’évêque ne vous convient pas ?
Brunissende avait la tête baissée, lorsqu’elle la leva, des larmes coulaient lentement sur ses joues. Elle fit un effort pour parler :
– Il veut être pape…comme son père.
Le cœur de Bertrand se mit à cogner fort dans sa poitrine, ses mains se crispèrent sur les accoudoirs, craignant ne pas avoir compris la signification de ces quelques mots. Mais le regard de la jeune femme était éloquent :
– Depuis des années, je prie pour avoir la force de vous avouer le fruit de ma faute, quand j’ai su que j’étais grosse après Villandraut, j’ai pleuré pour ce crime envers mon époux mais j’ai aussi pleuré de bonheur…
– Pardonnez-moi, l’interrompit le pape, essayant de cacher son émotion, mais tout homme dans cette situation poserait la même question, êtes-vous sûre…
– Que vous êtes le père ? Ce sont choses de femmes auxquelles les hommes et plus encore les religieux n’y entendent rien, ce sont aussi calculs, mais je peux vous assurer qu’il n’y a pas de doute et qu’il suffit de le regarder pour lever toute hésitation. Il ne le sait pas, mais il est un de Got.
– Pourquoi me l’avoir dissimulé pendant tant d’années ?
– En quittant Villandraut, Oddon m’a appris que vous seriez appelé à la charge suprême, encore une prémonition. Auriez-vous accompli votre sacerdoce en sereine conscience ?
Bertrand essaya de mettre de l’ordre dans ses idées. Il se leva et se dirigea vers la fenêtre. La tour de Macon qui permettait la surveillance à longue distance, offrait également une vue admirable sur la campagne dauphinoise. Une brume légère se dissipait peu à peu, remplacée par soleil timide qui éclaboussait de lumière la rosée. Ainsi, il avait un fils… Il se retourna et vit que Brunissende s’était avancée vers lui. Il la contempla avec tendresse, elle semblait libérée de son secret, les larmes ne coulaient plus de ses yeux rougis.
– Ai-je apporté le mal dans votre vie ? demanda-t-il
– Jamais, mon doux sire.
Mon doux sire ! Ce surnom balayait tous les Saint Père ou Votre Sainteté auxquels le pape était habitué depuis sept ans. Qu’il était délicieux à entendre, prononcé par cette femme.
– Mais je dois confesser que j’ai salé de mes larmes chaque pierre de cette tour en espérant votre présence. Ces murs m’ont apporté soutien et force dans cette épreuve. Mon doux sire, ai-je eu une place dans votre cœur ?
Bertrand saisit délicatement les mains de Brunissende :
– Soyez persuadée que tout ce que j’ai vécu dans ma vie, tous mes espoirs, toutes mes hésitations, ma foi même, ont construit peu à peu le chemin qui m’a mené jusqu’à vous. Je suis né le jour de notre rencontre, notre nuit a édifié le marbre sur lequel j’ai construit ma destinée.
– Vos paroles auraient adouci mon remords, j’ai conservé au plus profond de mon cœur la mémoire de notre nuit à Villandraut, j’en ai voulu et j’ai demandé pardon à Dieu d’avoir borné à ce seul instant la félicité que j’aurai vécue près de vous. Me croyez-vous ?
Bertrand eut l’impression qu’un autre agissait à sa place, pour toute réponse, il posa les mains sur les épaules de Brunissende et se pencha vers elle. Les lèvres de la jeune femme s’entrouvrirent, les yeux clos, elle reçut le baiser du seul homme qu’elle n’ait jamais aimé, ce baiser qu’elle savait être le dernier. Bertrand avait oublié ce qu’il représentait mais se dit que Dieu lui pardonnerait ce court instant de béatitude. Des coups furent frappés à la porte. Elle s’ouvrit, laissant passer Monin :
– Très Saint Père, l’heure est venue de se mettre en route.
Brunissende s’était écartée du pape. Celui-ci fit un geste de la main vers le capitaine, montrant la fiole de Oddon. Monin l’enveloppa dans une cape et sortit. Bertrand se tourna vers Brunissende. Elle porta son doigt à ses lèvres :
– Point n’est besoin de se dire adieu, mon doux sire, nous venons de le faire et de la plus belle façon qui soit. Encore un mot, je vous prie, Saint-Père, en souvenir d’Oddon, sauvez les templiers, ne les condamnez pas ! Allez maintenant, plus vous tarderez, plus mon désespoir sera grand.
Bertrand fit un effort sur lui-même et se dirigea vers la porte. Il ne résista pas à la force qui le poussait à se retourner. Comme toujours, en contre-jour, l’inoubliable silhouette de Brunissende lui faisait face, et ce fut la dernière image qu’il emporta. Le pape accrocha sa robe blanche à sa taille et, refusant l’aide qu’on lui proposait, enfourcha son cheval et le mit au trot rapide, aussitôt suivi par une escorte prise de court. Le bruit assourdi des sabots parvint jusqu’à Brunissende qui s’adossa contre le mur, bras et mains plaqués contre la pierre, ses larmes ne tardèrent pas à couler, elle se tourna, visage sur les pierres de la tour, comme pour supplier la roche de partager sa souffrance.

RETOUR A VIENNE

La litière du pape imposa un rythme rapide et distançait les chariotes situées tout à l’arrière. Notaires et secrétaires du pape s’agrippaient aux montants pour ne pas se blesser. Le capitaine Monin avait donné des ordres, le pape voulait quitter le Dauphiné au plus vite. Clément V, en tête, écoutait distraitement l’évêque Jacques Duèze lui faire le compte-rendu des audiences de la matinée. Le pape était rentré au galop de son escapade à Saint Victor. Bousculant le protocole, en une heure seulement, la suite était prête à partir. Clément interrompit l’évêque, il semblait soucieux.
– Monseigneur évêque, nous nous trouvons face à un difficile choix : Nous avons à juger les templiers et le pape Boniface VIII pour achever le concile. Or, je ne puis me résoudre à condamner les templiers bien qu’ils aient avoué leurs crimes, certes sous la torture. Tout d’abord, nous sommes face à une impossibilité de juger lOrdre, car il n’a pas été cité à comparaître. Ensuite beaucoup de conciles provinciaux ont absous les personnes et proclamé l’innocence de l’Ordre. De même, il serait préjudiciable pour l’église de salir la mémoire du pape Boniface car nous en sortirions affaiblis. Le roi Philippe est en route pour Vienne avec toute une armée. Il a réussi à convaincre les Etats Généraux du bien fondé de ses exigences, nous allons, je le crains, vers un nouvel Anagni. La majorité des prélats présents sont redevables envers Philippe et que peut une menace d’excommunication contre une lance
Clément cessa de parler car l’élixir d’Oddon commençait à faire son effet. Une douleur intense s’était réveillée sur le chemin du retour peu après avoir quitté la tour de Macon et il s’était résigné à tester le don du templier, capable, paraît-il, de diminuer la douleur. Une gorgée avait suffi. Le soulagement était réel, il ne ressentait plus qu’une gêne minime.
– Je pense, Saint-Père, être en mesure de proposer une solution.
Clément l’engagea à parler d’un signe, trop heureux de ne plus souffrir.
– Le roi Philippe ne peut plus reculer, il faudra lui donner ou les templiers ou le pape Boniface. En ce qui concerne les templiers, point n’est besoin de les condamner, il suffit de dissoudre l’Ordre en vertu de votre autorité apostolique, vous en avez la possibilité. Le roi Philippe s’attend à ce que toutes les possessions immobilières du Temple soient versées à la Couronne, nous n’en parlerons point pour le moment, il se les croira acquises.
Décidément, ce Duèze était un homme précieux. Le pape réfléchit encore un peu. Dans quelques heures, il allait prendre une décision qui entrerait dans l’histoire. Il n’était plus possible de rétablir le Temple, les procès qui avaient eu lieu avaient terni leur réputation, il fallait sauver ce qui pouvait l’être encore. D’un pli de son vêtement, il extirpa un parchemin, le plan de la tour de Macon avec une croix, le symbole du temple ; il ouvrit le coffret près de lui et y glissa le parchemin.
Levant les yeux vers Duèze, il dit :
– Le Temple sera dissout par provision, les biens iront à l’ordre de l’Hôpital, les templiers seront intégrés dans les monastères de leur choix, je me réserve le jugement des dignitaires, je les condamnerai à la prison et lorsque le temps aura adouci l’affaire, ils seront graciés.
L’évêque hocha la tête en signe d’approbation, il remarqua toutefois que le pape se frottait les mains, ce geste habituel signifiait qu’il cherchait ses mots avant de parler.
– Duèze, vous savez la confiance que j’ai placée en vous, je souhaite la mettre à l’épreuve en sollicitant une faveur.
– Demandez Saint Père, s’il est en mon pouvoir, avec l’aide de Dieu…
– Mes jours sont comptés, avant de me rappeler à Lui, la souffrance que j’endure est le début du châtiment qu’II me réserve. Non, ne dites rien, Duèze. J’ai lu aujourd’hui dans des yeux aimants et sincères la vérité qu’on voulait me dissimuler. Je ne sais combien de temps encore Dieu me prêtera vie, mais chaque jour qui trépasse me rapproche de Lui.
Alors, je veux attirer votre attention sur un petit garçon. Il s’agit d’Hélie, fils du comte de Périgord qui est âgé de onze ans. N’étant pas l’aîné, il n’aura pas le titre de comte. Sa mère a choisi pour lui la carrière ecclésiastique, il est actuellement au séminaire. Je veux en faire un escholier papal, apte à recevoir bénéfices, nous le ferons plus tard chanoine de Saint Front. Cet enfant est paré de vertus qui le feront s’élever vers les plus hauts offices de notre Sainte Eglise.
J’ai espoir, Duèze, que vous suivrez ces recommandations pour moi.
– Très Saint Père, je suis très honoré de cette confiance, mais dois-je vous rappeler que je suis âgé de soixante-huit ans et si Dieu m’a oublié jusque-là, il a rappelé à lui nombre de mes conscrits.
– Je suis sûr que non, Duèze. Votre hygiène de vie vous mènera bien plus loin que je ne saurai aller. D’autre part, je vous annonce que votre nom figure sur la liste des prochaines nominations, avant la fin de l’année, vous serez cardinal.
C’est un malheureux retard que je tiens à réparer.
L’évêque d’Avignon ne répondit pas. Cette bonne et tardive nouvelle, il avait, à son âge, renoncé à l’entendre, n’étant pas de noble naissance.
Clément appuya sa tête sur le montant de la fenêtre ; malgré le rideau, le courant d’air froid qui lui cinglait le visage devait être bien désagréable.
Pendant un moment, si Clément oublia les templiers, le roi Philippe et le concile de Vienne, Bertrand, lui, ne pouvait s’opposer à l’image de Brunissende qui lui apparaissait perpétuellement, à la tour de Macon, la dernière vision qu’il en gardait.
– « Duèze, dit-il soudain, je suis sûr que vous apprécieriez de chevaucher votre mule sur quelques lieues, demandez donc à Monin de vous la quérir »
L’évêque d’Avignon ne marqua pas d’étonnement. Il héla le capitaine, fit arrêter le convoi et mit pied à terre, laissant Clément.
Et lorsque le cortège se remit en route, le pape Clément V seul dans sa litière se mit à pleurer.

EPILOGUE

L’Ordre du Temple et son dernier Maître, Jacques de Molay. Le 3 avril 1312, jour de la saint Richard, l’ordre du Temple fut supprimé par provision, c’est-à-dire par décision administrative. Cette décision sembla satisfaire le roi Philippe le Bel qui, depuis l’arrestation des Templiers en 1307, percevait les bénéfices des possessions templières et dont profitaient également ses fils et son frère Charles de Valois.
Tous les biens des templiers ou plutôt ce qu’il en restait, furent reversés à l’ordre de l’Hôpital et finirent par échapper au roi. Les templiers survivants furent répartis dans divers monastères, ils y menèrent une conduite pleine de piété.
Cette navrante affaire des templiers fit perdre pour toujours à la France et à la Chrétienté une armée de professionnels rapidement mobilisable, une marine florissante, des relations commerciales et politiques solides et prometteuses.
En 1314, le pape condamna à « l’emmurement perpétuel » Jacques de Molay et les trois autres dignitaires du Temple.
Ce fut un coup de théâtre car lorsqu’il entendit la sentence, Jacques de Molay se leva et revint sur ses aveux, protesta que l’ordre était saint et innocent. Il n’était coupable que de n’avoir pas su défendre le Temple. Geoffroy de Charnay, précepteur du Temple pour la Normandie se joignit à lui.
Ils se mettaient tous deux relaps, c’est-à-dire retombés en hérésie.Le soir même, le 11 mars 1314, Philippe le Bel, les fit brûler. Avant que les flammes ne l’atteignent, Jacques de Molay eut le temps de lancer sa malédiction restée célèbre :« Roi Philippe, pape Clément, juges iniques, avant un an, je vous cite à comparaitre au tribunal de Dieu, maudits, je vous maudis jusqu’à la treizième génération de vos races ».
Bertrand de Got, pape Clément V, ses douleurs étant devenues insoutenables et sentant sa dernière heure proche, décida de rentrer dans son pays pour y mourir. Bien qu’on lui ait fait avaler de l’émeraude pilée, il mourut en chemin, le 20 avril 1314, à Roquemaure, après avoir passé le Rhône.
On dit qu’il fut le premier à être atteint par la malédiction du Maître du Temple.
Le 29 novembre de la même année, le roi Philippe menait une chasse dans une forêt de ses terres. De son propre aveu, il fut désarçonné par son cheval, effrayé par la vue d’un grand cerf portant dans ses bois une croix lumineuse. Certains historiens lui prêtent une mort noble, la vérité est que blessé à la jambe, la plaie s’infecta et les physiciens furent incapables de le sauver.
Il laisse quand même le souvenir d’un grand monarque, fédérateur, organisateur, pour qui l’unité du royaume fut le principal souci. Les rois qui le suivirent, hélas, par leurs gestes irréfléchis et leur présomption énorme, s’attachèrent à détruire ce qu’il avait bâti.
Monseigneur Jacques Duèze, Evêque d’Avignon : Au mois de décembre 1312, il fut nommé cardinal.
A la mort de Clément V, le Sacré-Collège ne réussit pas à obtenir la majorité pour élire un pape.
Les mois passèrent et sous la pression de Philippe, frère du roi Louis X le Hutin et tous deux fils de Philippe le Bel, les cardinaux se décidèrent à choisir parmi eux un pape de transition, suffisamment âgé pour « ne pas trop durer ». Leur choix se porta sur Jacques Duèze, faible et maladif pendant le conclave. Il fut élu à l’unanimité et prit le nom de Jean XXI1.
Ce vieil homme régna sur l’église pendant dix-huit ans !
Hélie de Talleyrand, cardinal de Périgord : Le fils de Brunissende fut nommé évêque à vingt-trois ans et bénéficiant de l’appui du pape Jean XXII, cardinal à trente ans. Il participa à l’élection de quatre papes sans jamais être élu. La première fois, il n’avait que trente-trois ans. La deuxième fois, ce fut Pierre Roger qui fut choisi, soutenu par le roi Philippe de Valois. La troisième fois, on jugea qu’il était trop grand prince et que l’église avait besoin d’un homme du commun, un simple, un dépouillé, on proclama Etienne Aubert, le pape Innocent VI.
Hélie renonça à devenir pape mais son éloquence réussit à faire nommer le candidat de son choix, au point que Pétrarque le surnomma « le faiseur de papes. »
En 1356, il est légat du pape et intervient afin d’éviter une bataille entre Français et Anglais à Nouaillé-Maupertuis près de Poitiers. Il parvient à arracher des avantages pour le roi Jean Il que celui-ci refuse se sachant en position de supériorité alignant vingt-cinq mille hommes contre six mille Anglais pour le Prince Noir.
La médiocrité et l’insuffisance du roi de France, l’indiscipline de ses généraux fit que cette bataille tourna en catastrophe pour la France.
Ce fut Hélie de Périgord qui négocia la rançon du roi Jean prisonnier et obtint une trêve de deux ans. Personnage incontournable de la papauté d’Avignon, il fut nommé cardinal-prêtre, doyen du Sacré-Collège.
Il mourut en 1364 et fut inhumé à la cathédrale Saint-Front de Périgueux.
Brunissende Talleyrand de Périgord : Cette femme connue pour sa grande beauté, encensée par les chroniqueurs de l’époque, en particulier l’italien Villani qui voulut la mettre dans son lit, n’eut pas la satisfaction d’assister à l’ascension de son fils Hélie.
Après le décès de Bertrand de Got, le pape Clément V, elle ne survécut que deux ans à son amour et s’éteignit en 1316, à l’âge de quarante et un ans.
La tour de Macon : C’est la seule héroïne de l’histoire qui soit encore debout.
Elle a traversé les siècles et connu bien des vicissitudes, mais elle a gardé le secret des templiers. Vous souvenez-vous du plan dessiné par Jean de Roussillon pour le pape Clément, ce plan qui représentait la tour de Macon avec une seule croix ? Qu’est-il devenu ? Rassurez-vous, il n’est pas perdu. Nous avons même la certitude que de nombreuses mains l’ont touché, il a fait l’objet de discussions passionnées, de débats houleux car de toutes les personnes qui ont eu la chance de l’avoir entre les mains, pas une ne savait à quoi le rattacher.
Ce plan sans indication notable a été classé tardivement dans les archives aux côtés de la fameuse déposition de Jean de Chalon qui témoignait du départ de trois chariots recouverts de paille et qui quittèrent le Temple de Paris la veille de l’arrestation.
Il appartient à chacun de méditer sur l’opportunité de mettre à jour deux coffres porteurs de richesses et de mystères qui bouleverseraient l’humanité car à côté de la découverte extraordinaire que cela représenterait persisterait le risque d’un déséquilibre innommable.
Toutefois, dans un esprit d’hommage envers ceux qui eurent pour devise « non nobis domine, non nobis, sed Nomini Tuo da Gloriam » (Pas pour nous, Seigneur, pas pour nous, mais pour la gloire de Ton Nom), et dans la mesure où cette découverte serait un bienfait, le plan de la tour de Macon avec sa croix est caché dans les archives secrètes du Vatican sous la cote « Register Aven – N° 48 Benedicti XII, tome I folios 448-451 ».
Les archives secrètes du Vatican sont accessibles au public depuis 1881, mais nous ne garantissons pas une réponse positive de la part du cardinal Raffaele Farina, protecteur des archives.
Méditez auparavant cette prophétie de Jérémie :
« Ce lieu sera inconnu jusqu’à ce que Dieu ait opéré le rassemblement de son peuple et lui ait fait miséricorde. Alors le Seigneur manifestera de nouveau ces objets, la gloire du seigneur apparaîtra ainsi que la Nuée, comme elle se montra au temps de Moïse et quand Salomon pria pour que le saint lieu fût glorieusement consacré. »
Nous disions que la tour de Macon avait connu des vicissitudes, si la guerre de Cent ans l’a épargnée, les guerres de religion l’ont saccagée, pillée sous la Révolution, occupée par les troupes de Napoléon, visitée par la Wehrmacht, elle fut guet, garçonnière, abri, refuge, caserne, ferme et enfin maison d’habitation.
Ses murs ont été les témoins de scènes qui se sont estompées avec le temps, mais la pierre s’était déjà gorgée de pleurs indélébiles, de la souffrance d’une femme qui pleurait sur sa courte vie d’amante ; la roche exsudait cette détresse par tous les interstices, accompagnée de sanglots étranglés. Si d’aventure vous passez une nuit dans ce lieu, vous pourrez entendre ces sanglots étouffés, les habitants du lieu vous diront que c’est la respiration des chouettes nichées sur le bord des fenêtres, mais pour peu que votre âme soit saine mais mélancolique, votre cœur attristé, qu’un chagrin d’amour vous rende malheureux, si vous voyez passer une ombre furtive en contre-jour, ne craignez rien…
Et si à ce moment vous devinez un parfum de jasmin, n’en soyez pas étonné.

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Emilie & Corine, vos hôtes
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Emilie et Corinne, amoureuses des vieilles pierre et de leur maison se réjouissent à l’avance de vous recevoir au Domaine de Tizo.

Nous vous souhaitons la bienvenue au Domaine de Tizo 🙂

Ils ont apprécié le Domaine de Tizo

  • Letur FrédéricLetur Frédéric

    En un mot… magnifique ! Magnifique accueil, magnifique région, magnifique gite, magnifique chambre… et j'en passe ! A recommander sans retenue !

  • Elisabeth Gaillard

    Nous avons vécu un séjour inoubliable au Domaine de Tizo, l'accueil d'Emilie et de Corine restera un très bon souvenir. Je recommande.

  • Jean-Michel Poitevon

    Quelle belle maison ! Et la région regorge de belles surprises. On reviendra !

  • Arthur Lamouroux

    Nous ne connaissions pas la région, quelle découverte ! Le gite est magnifique et l'accueil chaleureux. Que du bonheur !